Yvan Perrin Comme un retour à la vie

Yvan Perrin est de retour. Après sa démission du Conseil d’Etat neuchâtelois en juin 2014 et sa plongée en dépression, il a fait sa première apparition publique à l’occasion de l’élection de Guy Parmelin au Conseil fédéral. Le 9 décembre dernier, le jour de son propre anniversaire. En janvier, les militants l’ont élu à la présidence de l’UDC neuchâteloise. Aujourd’hui, en attendant de reprendre ce printemps ses activités professionnelles de consultant en sécurité, il écrit. Pour les autres, mais aussi pour lui. Un livre doit sortir prochainement aux Editions Attinger sur les manoeuvres stratégiques qui ont permis, selon lui, à Christoph Blocher d’atteindre son véritable objectif : l’élection d’un UDC romand au Conseil fédéral.

Texte : Fabien Dunand
Photos : : Pierre-Michel Delessert

Il fait soleil et grand ciel bleu. La montée dans le Jura s’est révélée magnifique. Yvan Perrin nous accueille chez lui, dans la modeste maison familiale de La Côte-aux-

Fées, acquise par ses parents un an après sa naissance. C’est dans cette maison qu’il a vécu depuis son enfance, avec son frère cadet, et qu’il habite seul aujourd’hui après l’avoir un peu agrandie et transformée. Le regard droit dans les yeux, la main énergique mais chaleureuse, l’accueil est conforme à l’image de l’homme que la vice-présidence de son parti et ses mandats électifs ont rendu familier aux téléspectateurs romands. Très vite, la conversation s’engage.

Nous sommes dans la cuisine. Tout en préparant ses röstis, un plat national s’il vous plaît, tablier autour de la taille, spatule en main, Yvan Perrin répond à nos questions. A sa manière, sobre et directe, mais sereinement. Sans être totalement absente, l’esquive est rare. Manifestement l’homme a retrouvé ce qui a fait son succès populaire. Parler de sa vie, de ses passions, ne le distrait pas de la préparation du repas. Ce sont des gestes simples dont il a l’habitude.

Un fort attachement à la terre

Né un 9 décembre 1966, serait-il l’une de ces personnalités fougueuses et rebelles mais conformistes qui sont, paraît-il, le signe du Sagittaire ? La question fait flop. L’évocation de son horoscope ne veut rien dire pour lui. Contrairement à beaucoup, y compris dans le monde politique, l’astrologie ne lui parle pas du tout. En revanche, on vous rassure, Yvan Perrin est bien neuchâtelois, même s‘il est originaire de Provence, petit village du nord vaudois de 360 habitants aujourd’hui, alors qu’il en comptait encore un millier à la fin du 19e siècle et rivalisait ainsi avec Grandson. Entre les bords du lac de Neuchâtel et Couvet, l’ancien conseiller d’Etat compte d’ailleurs une myriade de cousins. Mais ce
n’est pas sa seule attache avec le canton de Vaud. Au début de sa carrière, il a travaillé deux ans et demi comme garde-frontière à La Cure, dans la Vallée de Joux.

Une enfance déchirée

Yvan Perrin ressent un fort attachement à la terre. Il a de solides racines paysannes. Si son père était bûcheron, ses parents venaient tous deux de familles d’agriculteurs. Adolescent, il a régulièrement participé aux travaux de la ferme. Il se souvient du jour, le 9 décembre 1980, lorsqu’il a trouvé — le jour de son anniversaire ! — son permis de tracteur dans la boîte aux lettres. Il compte plus de 2500 heures de conduite à son actif sur ce type de véhicule, « les tracteurs de l’époque, précise-t-il, pas les Boeing d’aujourd’hui ». Notre homme a donc de profondes racines. Et de profonds regrets. Le regret d’avoir eu un père qui s’est toujours comporté avec lui comme un parfait étranger. Jusqu’à sa mort. Les relations n’étaient pas mauvaises, elles étaient inexistantes. Yvan Perrin n’a aucun souvenir de partage d’un enfant avec son père, pas même d’avoir joué une fois avec lui. Pour son père, il était transparent, quantité négligeable, malgré tous les efforts accomplis pour mériter un peu d’attention. Les succès scolaires, de l’école primaire au gymnase, avec un 5.32 de moyenne à la maturité, n’ont rien changé au regard paternel. A tel point que vers 14-15 ans, le jeune Yvan avait compris qu’il n’y avait rien à faire. L’autre regret, c’est d’avoir vu sa mère se tuer au travail pour lui permettre de faire des études, d’acheter tous les bouquins dont il avait besoin. Et d’être morte, en 1997, au moment où les efforts qu’elle avait consentis commençaient à se traduire dans la carrière de son fils. Elle n’était pas là, comme il l’aurait tant souhaité, lorsqu’il est devenu conseiller national. Il a vécu sa disparition comme une injustice. Alors le soir de chaque élection réussie, il se rend sur la tombe de sa mère : « Pour lui donner quittance. D’où elle est, elle voit ce qui se passe ».

Pour l’apéritif, notre hôte sert une absinthe « Ancestrale », titrée à 70°. Elle est distillée par la maison Virgilio, à Fleurier, selon une recette manuscrite laissée par un arrière-grand-père, ouvrier de la distillerie Pernod, à Couvet, dans les années 1880. Elle embaume. Même faiblement dosée, elle exhale son goût floral parfaitement équilibré. Yvan Perrin trinque avec nous, un verre d’eau pure à la main.

Série « Police judiciaire »

Après le gymnase, il enchaîne avec l’école de recrues. A la sortie, il entre chez les garde-frontières. Deux ans et demi plus tard, il fait un stage en Allemagne, juste avant la chute du mur de Berlin, avant d’entreprendre l’école de police neuchâteloise, le 3 janvier 1990. De bons souvenirs. Il est fier d’avoir rejoint la brigade des stupéfiants et des résultats obtenus avec méthode. « En 22 ans, je n’ai jamais été désavoué par la Chambre d’accusation ». Il se souvient particulièrement du grand coup de filet mené le 31 mars 2003 dans toute la Suisse occidentale. Environ 120 policiers avaient été mobilisés de Genève à Neuchâtel pour intervenir simultanément, avec le concours d’interprètes, sur une quinzaine de sites.
L’opération minutieusement préparée par le juge Nicolas Feuz (devenu depuis procureur et auteur à succès de romans policiers) avait permis de remonter très haut dans la filière, jusqu’à son fournisseur thaï. Aujourd’hui, il n’aurait plus les mêmes satisfactions dans le métier. Avec le nouveau code de procédure pénale, les policiers ont perdu toute marge de manoeuvre. « Concrètement, un policier n’est plus que le porte-valise du procureur. Il ne peut plus prendre d’initiative. J’ai pourtant soutenu la révision de la procédure pénale parce qu’elle présentait un avantage, l’uniformisation des règles dans toute la Suisse. Mais pour le reste, elle s’est révélée dommageable et il faudra du temps pour corriger ses défauts ». Philosophe, il ajoute à la Bismarck : « Les lois, c’est comme les saucisses, il ne faut pas assister à leur préparation ». Et quand on lui demande un exemple des dommages causés par la réforme, la réponse claque : « Comment voulez-vous obtenir des résultats en interrogeant un prévenu si la première question que vous devez lui poser consiste à lui demander s’il est d’accord de répondre aux questions suivantes ».

Parallèlement, Yvan Perrin est devenu un sportif accompli. Un sportif d’endurance, car il a le métabolisme lent. « Au-dessous de 15 kilomètres, dit-il, je ne suis pas bon ». L’aller-retour au pas de course de sa maison au Chasseron ne lui faisait pas peur. Il a même participé à plusieurs reprises au Swiss Raid Commando, qui était jusqu’à sa suppression en 2009, l’une des épreuves militaires les plus dures au monde. Deux jours de courses d’enfer, d’exploits techniques et tactiques avec pour devise « Vouloir, croire, oser ».

Un Pinot noir « Les Petits Crêts » de la Cave des Coteaux, à Cortaillod, accompagne nos röstis. Il donne raison à notre hôte qui souligne la qualité exceptionnelle de certains pinots noirs neuchâtelois, qu’il a notamment pu déguster lors de son passage au Conseil d’Etat. Même s’il ne boit plus aujourd’hui une goutte d’alcool, sa préférence allait aussi, pinot noir oblige, aux vins de Bourgogne. Et à une spécialité bien différente, qui n’est d’ailleurs pas du goût de tous, le vin jaune d’Arbois.

Le mauvais remède

A la suite de sa démission du Conseil d’Etat, après moins d’une année de fonction ponctuée de sérieux passages à vide, Yvan Perrin a fait un long séjour en clinique. « On m’a soigné pour alcoolisme pendant des mois. Je buvais certes du whisky et beaucoup trop, mais c’était pour arriver à dormir.  J’ai eu beau insister pour dire que l’alcool n’était qu’un symptôme d’un autre mal, l’impossibilité de dormir, on ne m’a pas vraiment écouté. Jusqu’au jour, en septembre dernier, où on a réussi à trouver la bonne dose de médicament qui m’a enfin permis de faire des nuits normales ». Depuis, Yvan Perrin a retrouvé la forme, à défaut d’avoir encore récupéré la ligne.

La cause du malaise qui l’a mis à terre, Yvan Perrin la connaît. C’est un anxieux. Mais l’anxiété qui le saisit n’a rien à voir avec l’appréhension légitime que chacun peut connaître à la veille d’un examen, d’un événement important ou lors d’une période difficile de la vie. C’est une forme
d’anxiété constante, sans aucune raison apparente, déconnectée de la réalité. Et qui l’empêche tout simplement de dormir. Ce trouble du sommeil a sans doute une composante familiale. Sa mère, sa grand-mère maternelle éprouvaient déjà de sérieuses difficultés pour s’endormir. Chez le fils et le petit-fils, ces difficultés sont devenues ingérables avec le temps. Les séquelles d’une jeunesse difficile passée à essayer de montrer à son père ce dont il était capable, le stress lié à une activité politique de plus en plus intense, ont fini par faire sauter les barrières.

Yvan Perrin cuisine depuis tout petit. Comme sa maman travaillait, elle lui a appris à cuisiner avec son livre de recettes de l’école ménagère, un sésame qu’il a précieusement conservé. Il lui arrive même de le relire quand il n’a pas fait une recette depuis quelque temps. Pour assurer son quotidien, il ne cuisine pas tous les jours. Il se prépare des plats en quantités suffisantes et les conservent pour plusieurs repas.

La politique, c’est l’histoire en action

Deux facteurs-clé — son engagement professionnel dans le domaine de la sécurité et sa passion personnelle pour l’histoire — ont naturellement conduit Yvan Perrin à s’intéresser à la politique. « La sécurité et la politique, c’est la déclinaison de la même idée, explique-t-il. Et la politique, c’est la préparation de l’histoire. » Il ne manquait plus que les circonstances pour passer à l’acte.

Comme tout passionné, il a une connaissance pointue de son domaine de prédilection. Les dates qui comptent, qui permettent d’avoir des repères dans le fatras des évènements, n’ont pas de secret pour lui. Une bonne mémoire, renforcée par des moyens mnémotechniques simples, lui permettent de se mouvoir sans gêne d’une période à l’autre. Vous voulez un exemple ? Mort de Staline : le 5 mars 1953. Soit 5-3-53. Mais ce n’est pas ce qui l’intéresse. Son but est d’essayer de comprendre pourquoi et comment un fait, une circonstance influence la suite des évènements.

Boulimique de lecture

Pour lui, Jacques Bainville reste l’un des maîtres incontestés de cette histoire prédictive. Ce chroniqueur et historien français, bien ancré à droite et souvent oublié aujourd’hui, était une célébrité entre les deux guerres mondiales. L’acuité de ses analyses lui avaient en effet permis de prévoir dès la signature du traité de Versailles, en 1919, la succession des évènements qui ont conduit à une nouvelle déflagration mondiale : l’annexion de l’Autriche puis de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et le pacte germano-russe qui a précédé de quelques jours l’invasion de la Pologne par les troupes des deux pays 1.

Winston Churchill l’enthousiasme notamment pour les mêmes raisons. Il faut voir avec quel bonheur il montre l’édition originale 1937 d’un livre de l’ancien Premier ministre britannique qu’un ami lui a offert. « Le seul tort de Churchill a été d’avoir raison trop tôt dans ses analyses et, dans ses décisions, de confondre parfois le souhaitable avec le possible ».

Yvan Perrin est un bon vivant. Il ne se prive pas. « La vie étant un contrat à durée déterminée, autant en profiter quand on est toujours dans les délais ». Mais ses préférences à table vont clairement aux plats de son enfance, à ceux que sa maman faisait avec délice : la choucroute, l’émincé de veau aux champignons, les röstis, et par-dessus tout, les endives au jambon ! Un mets qui fait encore briller des étoiles dans les yeux de son fils. Ce qui ne l‘empêche pas d’apprécier la cuisine méditerranéenne, thaï ou pakistanaise. Car ses goûts sont plutôt éclectiques et il aime presque tout. Sauf une ou deux choses : les tripes d’abord. « Je ne peux pas les descendre, dit-il, c’est mission impossible ». Et les amourettes de taureau qu’il a eu l’occasion de goûter au 36,quai des Orfèvres, à Paris, lors d’une visite à ses collègues de la Préfecture de police. « Une expérience à ne pas refaire », les amourettes s’entend.

Le passage à l’acte

En 2000, la Constitution neuchâteloise a été modifiée. Les membres de la police pouvaient désormais se présenter aux élections communales. Ce qu’il a fait pour être élu, sans problème, à l’exécutif de La Côte-aux- Fées.

Quelques mois plus tard, une collègue socialiste a attiré son attention sur une information parue dans le quotidien L’Express : l’UDC cherchait à créer une section cantonale. C’est ainsi que le 18 octobre 2001, Yvan Perrin en est venu à fonder avec quelques autres l’UDC Neuchâtel. « Ça
a provoqué un éclat de rire général dans la République, dit-il. Personne n’imaginait que nous pourrions réussir à percer ». Deux ans plus tard,
en 2003, Yvan Perrin a pourtant été élu conseiller national. Les rieurs ont été moins nombreux. Les experts lui donnaient 7 à 8 % des voix. Il en a obtenu 22,5 %.

La fourmilière parlementaire

Conseiller national, il a « essayé de faire au mieux ». C’est sa formule. « Quoi que vous disiez à la tribune, personne n’écoute. Vous pourriez lire une recette de cuisine ». L’exercice ne compte que pour ceux qui sont vraiment venus pour écouter, le public dans les tribunes, les journalistes. C’est pourquoi tout parlementaire qui vient s’exprimer devant l’assemblée cherche malgré tout à placer une petite phrase dans l’espoir qu’elle sera reprise dans les médias. Sa première expérience du perchoir lui a laissé un souvenir cuisant. Le micro de la tribune s’adapte en effet automatiquement à la taille de l’orateur de manière à donner le meilleur écho à sa voix. Yvan Perrin n’étant pas géant, le micro s‘est mis à descendre en même temps qu’il commençait à parler, comme si la tribune allait disparaître sous ses pieds. La réaction ne s’est pas fait attendre. Il s’est mis à débiter son intervention à la plus grande vitesse possible. Rétrospectivement, il en a conçu beaucoup d’admiration pour les interprètes qui doivent suivre… Et il a retenu la leçon. Devenu président de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national,
l’attention qu’il a portée à ne pas faire traîner les délibérations n’a pas toujours été appréciée par ses collègues, tous partis confondus. C’est facile à comprendre. Si les séances ne durent qu’une journée au lieu de deux, les parlementaires se voient en effet priver de leur indemnité de nuit… Les travaux de la commission n’en ont vraisemblablement pas souffert.

Dans les médias, à la télévision, Yvan Perrin a la parole claire. Il fait court et c’est plutôt efficace, qu’on partage ou non ses convictions. Il explique cela par un trait de caractère. D’un naturel timide, il ne souhaite pas prolonger les choses au-delà du nécessaire. Une réponse brève et précise diminue les risques de dire une bêtise. Sa formation professionnelle n’a fait que renforcer cette prédisposition. Dans la police, on doit expliquer la situation assez rapidement. On ne fait pas du Victor Hugo dans un rapport. On se limite à ce qui est nécessaire et suffisant.

Cela ne l’empêche pas de glisser ici et là une image, une formule qui fait mouche. C’est le résultat de sa boulimie de lecture depuis son plus jeune âge et de sa familiarité avec les recueils de citations, en particulier le livre de citations de Churchill, qui disait : « Il faut lire les livres de citations. Quand les citations sont dans la tête, elles donnent de bonnes pensées ». De toute évidence, s’il dort à nouveau, Yvan Perrin pourrait bien mijoter son réveil.