S’émerveiller à Koufonissia

Troublante par son calme olympien et par la beauté partout où le regard se pose, chaque parcelle de ce joyau préservé, situé au cœur des petites Cyclades, est une invitation grisante à la contemplation et à la décélération. C’est un retour aux essentiels, où le corps se met au diapason d’une saisonnalité. Ressourçante, l’île est empreinte d’une atmosphère aérienne, d’un hédonisme à la grecque.

Texte : Mireille Jaccard
Photos : Mireille Jaccard sauf mentions contraires

Accoudée au bastingage, je me suis retournée une demie-seconde juste le temps d’apercevoir l’île d’Ano Koufonissi rétrécir dans mon dos à mesure que le ferry fendait les flots en direction du Pirée en laissant derrière lui un large sillon d’écume. Le jour d’avant, il y eut les derniers au-revoir, les petits cadeaux glissés dans les mains avant de rassembler les affaires pour les enfouir dans le sac de voyage alors que ma vue se brouillait.

J’avais accosté ici deux saisons plus tôt dans le ronron tranquille des moteurs du ferry alors que le village hibernait encore sous l’édredon. C’était un matin envahi d’une brume vaporeuse et froide avec le rugissement sourd des vagues. Je n’avais évidemment pas anticipé les aléas des événements mondiaux, ni imaginé devoir prendre des repères pour me fondre dans le quotidien de cette île d’à peine 6 km2 de superficie. Et que plus tard, bien plus tard, tout me deviendrait si familier.

J’avais donc réservé une maisonnette en léger retrait du littoral que Mosxa proposait à la location. Elle vint m’accueillir au port et, lorsque l’on voyage d’île en île, ce genre d’attention prévenante vous nappe le cœur de miel. Les arrivants étaient rares en cette période de l’année, m’expliqua-t-elle en ajoutant que nous étions dorénavant 401 âmes à vivre sur les terres de cette île. L’idée me plaisait beaucoup.

Des tableaux à chaque coin de rue.

Je me souviendrai toujours du premier matin et de la succession de sensations : le bruit des froissements de draps à la texture cotonneuse puis la montée de bonheur en ouvrant les rideaux en dentelle guipure. L’îlot désert et montagneux de Kéros au loin, les reflets changeants de la mer d’un bleu pur qui vous fait éprouver sa puissance. En toile de fond, un ciel pastel sans nuage, le bêlement d’un troupeau de moutons provenant de la prairie remplie de brassées de coquelicots et de fleurs sauvages dont les parfums se faufilaient jusque dans la chambre. Sur l’une des tables de la douillette maison, il y avait un petit bouquet de lavande cueilli par les soins de ma logeuse et sur une assiette, quelques tranches d’un cake marbré qu’elle avait préparé à mon attention pour mon petit déjeuner. Et tout ça, ce n’était que le début.

Les essentiels.

L’ÉCHAPPÉE BELLE

Koufonissia n’est accessible que par la mer et offre ainsi un côté irrésistible à l’imaginaire.

Elle regroupe trois îlots couvrant une superficie de 26 km2. D’abord, Ano Koufonissi, le petit port de pêche traditionnel où l’on accoste avec un phare, qui dégage la nuit une impression de fête imminente. Puis, Kato Koufonissi, bordé de magnifiques plages accessibles en une poignée de minutes dans une petite embarcation et offrant, durant l’été, une place de choix pour les jeunes Athéniens en quête d’un emplacement pour planter des tentes à la fraîche et remettre les compteurs à zéro dans une ambiance décontractée des années ’60. Et enfin, Kéros, une île montagneuse inhabitée, classée au patrimoine archéologique national. Des fouilles archéologiques ont permis d’y découvrir plus d’une centaine de statuettes du Cycladique ancien. Les célèbres flûtiste et harpiste, aujourd’hui exposés au musée national d’Archéologie à Athènes, viennent de là et ont inspiré les œuvres de Picasso et de Brancusi.

Au petit matin.
La pêche du jour.

UNE ÎLE À TAILLE HUMAINE 
ET DÉDIÉE À LA GOURMANDISE

À Koufonissi, toutes les plages sont accessibles à pied. Il vous suffira de longer la côte et ses rocs nus ou de prendre la route asphaltée qui traverse l’île en son centre jusqu’à la plage de Pori. La première des quatre grandes criques est celle de Finikas, populaire auprès des familles, ensuite Fanos et sa paillote qui domine la plage en saison estivale. Fanos marque la fin de la route côtière pavée. En vélo, il vous faudra grimper une colline ardue pour rejoindre la plage sauvage de Pori. La meilleure façon de continuer la balade, c’est de laisser votre vélo à l’ombre d’un arbre et de poursuivre sur le littoral à pied, ce qui vous permettra de voir une splendide piscine naturelle rocheuse. Venez très tôt le matin pour profiter des étendues de sable quasiment désertes.

Au gré des jours, on apprend à célébrer la vie, à écouter la respiration de la mer, les soupirs du Meltem oxygénant l’esprit. Une fois la nuit tombée, on profite du calme insulaire pour observer les étoiles. Il est certain qu’on ne vient pas chercher, ni trouver, sur une île une société de consommation. Le cinéma, ce sont les paysages et la rumeur de la mer.

Réputée par ses bienfaits sur la santé, la cuisine grecque traditionnelle est célèbre pour la fraîcheur minérale de ses poissons et fruits de mer, ses herbes aromatiques, ses légumes radieux, son huile d’olive extra-vierge, ses fromages aux belles déclinaisons de saveurs à base de lait de brebis et de chèvre. Les plats jouent sur l’équilibre des parfums locaux avec des assaisonnements basés sur des accents citronnés. L’heure des repas, ce sont des odes gustatives, des associations de couleurs vives et d’arômes ensoleillés.

L’approche de la cuisine grecque à Koufonissi se traduit dans une cohérence éthique des produits avec une résonance saisonnière. On reconnaît le pêcheur, on passe devant le potager dans lequel poussent les légumes, on visualise le cuisinier, on savoure d’une façon différente, avec une conscience réelle et tangible. Une véritable harmonie des sens.

Kostas Pagonis dans son atelier travaillant aux côtés de son fils Stelios.

SENSATION DE FÉLICITÉ

Avec délectation, on prend vite le pli en calquant les journées à celles des habitants, rythmées par les premières lueurs, les marées, l’arrivée des ferries, le chant du coq et celui des cloches de l’église. On vibre alors d’une autre temporalité. On passe son temps à plonger aussi. Dans la légèreté, l’insouciance, les livres par pile, la mer et les récits. On traite les gens avec égard. Et enfin. Les liens se tissent.

Car ici, il y a toujours une occasion de partager, de s’entraider, de dialoguer. Les premiers du mois, on se souhaite un kalomina (« un bon mois ») et des bouquets de fleurs sont accrochés aux portes des maisons. Aux croisements de route, c’est un peu chacun son tour, à la bonne franquette, des grands signes de main et quelques nouvelles échangées. Dans le fond, marcher dans le village, c’est un peu comme se rendre à une grande fête de famille. C’est aussi faire la connaissance du capitaine Kostas Prasinos dès la descente du ferry. Vous le verrez tous les jours au port en train d’accueillir les passagers débarquant sur « son » île, le teint hâlé, sa chemise à carreaux repassée aux manches retroussées, ses yeux brillants et un bandana noué sur la tête. C’est lui qui assure l’accostage des embarcations en tirant de ses mains solides les lourds cordages d’amarrage. Il s’occupe aussi du transport des passagers vers les plages. « La mer, c’est toute sa vie », assure-t-on au village où il est très respecté. « C’est quelqu’un qui place les préoccupations des autres au-dessus des siens », raconte sa fille Caterina. Né pendant l’occupation allemande en 1940, un diplôme de marin en poche à 15 ans, il est embauché à bord d’un cargo et navigue pendant une dizaine d’années. À son retour en 1966, il décide d’acheter un bateau puis commence à effectuer des voyages de courte distance qui n’existait pas jusqu’alors. Bien qu’il reste vigilant sur les conditions météorologiques et à la barre depuis plus d’un demi-siècle, il est arrivé au capitaine Prasinos de s’aventurer par mauvais temps pour aider en cas d’urgence, comme pour transporter des malades en besoin de soins médicaux à l’hôpital de Naxos, l’île principale de la région. Ses journées commencent bien avant l’aube. C’est en préparant le café, qu’il écoute d’une oreille une fréquence dédiée pour connaître s’il peut apporter une quelconque aide. « Il faut toujours garder en tête que l’océan règne en maître, quoi qu’il arrive », déclare-t-il en ponctuant d’un éclat de rire.

Chaque été, pendant toute la durée de la saison touristique, son fils et lui parcourent des itinéraires autour d’Ano Koufonisi et de Kato Koufonisi. Du petit matin jusqu’à tard dans la nuit, ils voguent de cette façon vers les différentes plages avec à leur bord des voyageurs émerveillés.

Les galettes de courgettes.

QUAND ON AIME, IL FAUT PARTIR

À mon retour et aux premières questions, j’évoque les variations impromptues des bleus et des verts, la fraîcheur qui était laissée par la nuit et qui flottait dans l’air, les lueurs vespérales, le parfum des figuiers, de jasmin, ceux des draps qui séchaient au soleil, les effluves des repas qui mijotaient mêlées à ceux cuirés et fumés d’encens lorsqu’il m’arrivait de passer à côté d’Agios Georgios. Je parle aussi des poulpes que l’on pêchait sur le rivage qui étaient grillés ou marinés en salade, des « yassas » sonores et généreux qui rebondissaient contre les murs blancs à chaque rencontre. Je partage la générosité qui me fut témoignée. Tantôt par un koulouri (couronne de pain au sésame) offerte avec un clin d’œil complice à la boulangerie, tantôt, à l’épicerie, par une boîte d’œufs des poules d’Eletheria. Cette dernière, toujours coiffée d’un chignon enroulé dans le bas de la nuque d’un coup de poignet sûr, piochait dans les poches de son tablier, posait une main sur le cœur et dans les yeux passaient une sorte de passion à chacune de ses offrandes. Je me remémore également du lien tissé avec Mosxa qui passait prendre de mes nouvelles tous les jours : Yassou ! Ti kanete ? (Bonjour, comment allez-vous ?). Gagnant un peu plus d’assurance au fil des jours je formulais : Eimai kala efharisto poli, esy ? (Je vais bien merci et vous ?) comme un Harry Potter des Cyclades qui réciterait une incantation magique issue d’un vieux grimoire. Elle arrivait toujours d’excellente humeur, de celle qui vous mette en joie et que l’on aimerait pouvoir garder un petit tas de côté, pour plus tard. Au cas où.

Kostas Prasinos dans son navire en partance.
La nature se porte bien.

La chaleur de l’hospitalité grecque remplacerait le soleil. De Mosxa, je reçus une fiole de raki produit par sa mère, un tapis crocheté par sa grand-mère pour mon entrée, un poisson pêché par son père puis grillé par ses soins ou encore un livre en français ramené depuis l’île de Naxos. C’est aussi elle qui me prêta, le temps de mon séjour, un vélo pour que je puisse sillonner l’île plus facilement. J’acquis de la part de Mosxa une vraie leçon d’humanité.

Passer prendre du fromage de brebis chez Eletheria Plati.

Autour de cette table, j’essaie de raconter les reliefs sculptés par le vent des Cyclades, la silhouette du moulin à vent adoucie par la lumière de la tombée de la nuit, les nouvelles habitudes adoptées comme celles de quitter la maison en laissant la clé sur la porte, sans oublier de déposer sur la terrasse une petite assiette de lait pour Boulette, un chat qui devint le mien durant cette période, en plein transfuge de classe.

Depuis, il m’arrive de retourner, mentalement, exactement là-bas. Sur cette terre qui sent la lavande et le thym, façonnée par la nature depuis des millénaires et qui semble appartenir à ces beaux poèmes récités depuis toujours dans une stabilité miraculeuse.

En ces temps bousculés, savoir qu’une toute petite île palpite sans relâche au gré des va-et-vient hypnotiques de la mer et que le quotidien là-bas reste immuable dans sa lente régularité suffit à appréhender le monde avec davantage de confiance et de ressentir la même gratitude qui me transportait tous les jours.

La fraîcheur minérale.

D’ailleurs, si on observe bien les photos, derrière la quiétude de l’instant capturé, on peut encore entendre le doux roulis des vagues, le cliquetis d’un komboloï qui égrène le temps qui passe, et tout au fond, de manière presque imperceptible, reconnaître les notes lancinantes de la mélancolie.

Les lumières de l’été.