Petit éloge du minuscule

J’étais l’autre jour dans un ruisseau, les pieds dans l’eau, à guetter l’éventuel passage d’un chevreuil dont j’avais repéré les empreintes sur la rive.

Texte : PHILIPPE LÔTRE

Ce ruisseau de plaine est très original : quand il pleut longtemps, il se prend au sérieux et se gonfle jusqu’à devenir une sorte de torrent de montagne dynamique et même difficile à traverser ; s’il fait une période sans pluie, alors il devient un ru tranquille, tout clair, où les truites doivent, à mon avis, avoir de la peine à se tenir en position normale sans risquer de se griffer le ventre. J’étais donc là, dans les remous tout doux, et j’attendais mon chevreuil quand une petite ombre vive est passée devant moi à hauteur de mon visage, puis est revenue, puis est descendue vers l’eau. J’ai très vite repéré l’impertinent qui troublait ainsi la quiétude de mon affût. En fait, il ne chercha même pas à être discret. À peine posé, il se mit à chanter à tue-tête, produisant une musique absolument épatante en variété et en puissance pour un oiseau aussi minuscule. C’était un troglodyte mignon. Mignon, cela fait partie de son nom. Même au cas où par manque de goût je ne le trouverais pas mignon, il s’appellerait quand même troglodyte mignon. Mais il est mignon, je le trouve mignon, et son nom lui va bien. J’attendais un chevreuil de trente kilos, et je me retrouvais là, immobile, prudent à ne pas gesticuler, devant ce Pavarotti d’une poignée de grammes que j’aurais pu toucher du bout de la main tant il était proche.

C’était drôle, il me faisait autant d’effet, dans le fond, que les éléphants ou les lions de Tanzanie que j’avais aussi, sans aucun mérite je le concède, côtoyés de très près. Les éléphants m’avaient impressionné par leur placidité, lui me subjuguait par la force, l’énergie qu’il mettait à déclamer sa présence ici. Je me suis dit : mais c’est ça, pour faire un safari envoûtant, pas besoin de prendre l’avion pendant des heures, il suffit de faire trois pas dans les alentours de son lieu de vie et hop, la quête commence. J’ai fini par bouger. Il est parti. Et ce n’est que le lendemain, quand je suis revenu, que j’ai aperçu mon chevreuil. Mais plus de troglodyte, le mien ne m’offrit son récital qu’une fois.

Pie-grièche…

Mon safari n’était pourtant pas terminé. Il y a des périodes comme ça, où l’on hérite de plein de surprises agréables, simples, pour peu qu’on se contente de choses minuscules. Je suis allé me promener près d’une roselière, appareil photo sur le torse, pour tenter d’apercevoir un oiseau rare, le gorgebleue à miroir, dont je n’ai jamais croisé la route, ou alors un sanglier, car ils sont nombreux dans ce coin-là. Or, après quelques pas, au-dessus des graminées en folie, un oiseau qui se comporte comme un papillon, monte, descend, se mêle aux boutons d’or, puis se pose au sommet d’une plante qui se transforme pour lui en balançoire. Tarier pâtre. Quinze grammes environ. Pour lui et son pote le tarier des prés, la vie devient difficile. Moins de champs à l’état naturel, plus assez de friches, de prairies sauvages, de tranquillité. Leur population s’étiole, alors vous pensez si j’étais content de le regarder, de le photographier, de voir sa dame arriver et se percher aussi tout près. J’ai continué mon chemin, pas longtemps. Suis tombé sur un monsieur de conversation agréable qui m’a montré ce qu’il avait aperçu la veille : là où papillonnait le tarier, il avait photographié un marcassin, un jeune sanglier en goguette. Il était tout content. Moi aussi. Nous étions ravis de nos trophées du minuscule ! Et ce n’était pas fini : le lendemain, je roule sur un chemin de campagne, en bordure de forêt. J’aime bien cet endroit. Une boule grise devant ma voiture. Je m’arrête. Décidément je faisais dans le tout petit : un bébé grive musicienne les yeux tout écarquillés devant le monde qui l’entoure et auquel il ne comprend rien. Elle venait sans doute de s’envoler pour la première fois du nid, et boum, pas possible de redécoller. Cette expression de gosse perdu, qui a besoin des grands : elle m’a rappelé un très vieux souvenir, un oiseau que j’avais ramassé, bien chaud et vivant, que j’avais ramené à la maison, qui m’avait échappé des mains, s’était réfugié derrière la cuisinière à bois et… que nous n’avions jamais retrouvé. Je me demande encore aujourd’hui, soixante ans plus tard, si mes parents ne m’avaient pas caché la mort dans la cuisine du petit paquet de plumes. Je ne saurai jamais, mais devant cette grive à la poitrine tachetée que j’ai doucement poussée dans la forêt en lui souhaitant bonne chance, j’avais quelques décennies de moins !

… troglodyte mignon…

Fini ? Pas du tout. Je monte à la montagne, la vraie montagne, au mois de mai, pour y voir les marmottes prendre l’air après des mois de gros dodo. Rien ne bouge, sauf quelques dodues qui s’étirent et observent le désert ponctué des premiers crocus, le chaos de rochers encore gris. Rien, pas un oiseau. Quoique. Cette petite forme grise et brune, sur le rocher, là-bas ? Pas de doute, dans les jumelles, c’est la piegrièche qui apparaît. Je l’avais repérée il y a deux ans, pas l’année dernière, et je m’étais dit qu’elle n’était pas revenue dans le coin après sa migration. Mais elle était là, et elle a tellement raison de revenir dans ce vallon paisible où l’attendent des haies, des buissons, des prairies, où vivent les insectes qu’elle adore déguster. Ailleurs, c’est difficile pour elle, les bons espaces se font rares. J’ai longuement apprécié son poitrail rose délavé, je l’ai regardée passer de rochers en rochers, tous transformés en observatoires.

… tarier pâtre
… grive musicienne, que de belles rencontres pour qui prête attention aux tout petits !

 

 

 

 

 

 

 

Deux pêcheurs sont sortis du torrent tout proche, de belles truites dans le sac. Leurs visages étaient rayonnants. Nous avons échangé trois ou quatre mots, rien, une conversation minuscule, comme tout le reste. Mais vraiment sympa.