Naoshima -Un phare en pleine mer

Si aujourd’hui l’île de Naoshima, située au sud-ouest du Japon dans la mer intérieure de Seto, évoque une destination insolite où l’art contemporain est mis à l’honneur, il aura fallu vingt ans de persévérance, de paris audacieux, de collaborations dynamiques et d’infusions d’idées pour y parvenir.

Texte : Mireille Jaccard

Deux décennies pour donner un second souffle à une région de pêcheurs classée parc national naturel en 1934 mais abîmée et marquée par la pollution d’acide sulfurique et résidus d’industries peu soucieuses de leurs impacts écologiques. En effet, il existe encore à l’heure actuelle, dans la partie nord de l’île, une industrie qui produit du cuivre, de l’argent et de l’or dont les conséquences sont aisément imaginables. Le sort de Naoshima aurait donc pu connaître une fin funeste sans la volonté d’un homme : Soichiro Fukutake, collectionneur d’art et directeur fortuné de l’entreprise Benesse Holdings Inc., spécialisé dans le secteur de l’éducation. Pour cet homme d’affaires passionné d’art, la solution semble limpide comme les eaux qui encadrent l’îlot, une évidence. Dans les années ’80, il investit des fonds pour créer son projet, le Benesse Art Site Naoshima, avec l’objectif premier de rendre vie à cette île en déclin. Il souhaite familiariser les résidents à l’art et créer, par la même occasion, un lieu de rendez-vous des amoureux de l’architecture. En réponse à un Japon qu’il considère, par certains aspects, trop individualiste et détaché de son territoire, Fukutake souhaite offrir une zone d’échange avec, en toile de fond, des oeuvres d’artistes qu’il admire. Le romancier Laurent Mauvignier affirme que « ce n’est pas comme un bijou, mais ça se porte aussi un secret ». L’île au trésor de Naoshima fait penser à l’une de ces
destinations secrètes, que l’on aimerait bien garder précieusement pour nous, mais qu’il nous arrive de partager dans un murmure et un clin d’oeil entendu.

Un songe éveillé

Je rêvais de plonger les yeux dans un paysage infini et teinté de nuances turquoises, de sentir cette odeur caractéristique d’iode, d’éprouver des émotions brutes, d’être émerveillée par cette nature dont on parle si souvent ici, sur tout un archipel qui est bercé au gré de ses caprices. Le ciel était bleu azur, immaculé et baigné de soleil, comme dans de nombreux plans séquences du film d’animation Le Vent se lève réalisé par Hayao Miyazaki. Doux présage. J’ai respiré à pleins poumons lentement et le plus longtemps possible l’air du matin avant de me mettre en route pour la gare centrale, la poignée d’un sac de voyage minimaliste dans une main. Confiante et apaisée, j’ai quitté Tokyo, ses hauts buildings, son rythme particulier où la nuit se confond parfois avec le jour, ses artères immenses traversées régulièrement par un flot de piétons disciplinés, ses multiples quartiers dont les différences se perçoivent d’une station de métro à une autre et qui en font toute la singularité. L’île de Naoshima me semblait être une belle perspective d’escapade. Je pris le premier train avec, comme compagnon de route, un thé vert chaud et l’un de ces fameux ekiben (contraction du mot eki, la gare, et du mot bento, qui désigne un coffret repas) dont la dégustation offre un plaisir de
plus au trajet. Yokohama, Shizuoka, Nagoya, Kyoto, Osaka, Kobe. Le Shinkansen a filé droit, tout le long de la côte Est de Honshū, comme une bille de flipper lancée avec énergie sur un parcours immuable. Installée côté fenêtre, dans le sixième wagon de la rame, j’ai savouré le contenu de mon ekiben avec gourmandise : croquettes de pomme de terre, saumon grillé au sel, riz blanc, légumes en saumure, salade d’algues croquantes assaisonnée d’huile de sésame torréfié, beignets de poulet entourés d’une feuille de shiso, haricots noirs bouillis. Hypnotisée, j’ai observé les modifications du paysage au fil des villes traversées à une vitesse moyenne de 270 kilomètres à l’heure. Dans mon casque audio, la lenteur du morceau Fjögur píanó de l’Icelandais Sigur Rós apportait un contraste, sans demi-mesure, à la célérité de ce périple en direction du sud. Arrivée à Okayama, quatre heures et demie plus tard, c’est avec un train régional que s’est poursuivi le voyage jusqu’à Uno.

Choc esthétique

Une dizaine de fois par jour, Miyanoura, le port principal de Naoshima, est desservi par un ferry dont la traversée dure une de minutes. Au débarcadère, familles japonaises avec enfants, couples en goguette se tenant par la main, groupes d’amis joyeux, voyageurs en solitaire, appareil photo de compétition suspendu à l’épaule, et quelques Occidentaux tout de noir vêtus et au regard protégé par des lunettes de soleil
sombres, se sont très vite dispersés à peine après avoir accostés. Certains sont allés directement louer des vélos électriques et d’autres ont préféré le service des bus aux départs réguliers qui mènent de l’autre côté de l’île. Pour ma part, c’est à pied que j’ai souhaité parcourir les chemins goudronnés qui serpentent les environs. Là, il est possible d’emprunter des routes selon son intuition, se laisser porter, se perdre dans ses pensées et soudain, à l’angle d’une ruelle, tomber nez à nez avec les bains publics conçus par Shinro Ohtake où la contemplation de la façade, constituée d’un collage massif d’objets hétéroclites et de catelles aux motifs colorés, est une invitation tacite. A l’intérieur, villageois et visiteurs barbotent ensemble dans un espace carrelé blanc et bleu marine sous le regard bienveillant d’une statue d’éléphant. Le concept de glisser du beau dans le quotidien, sans aucune ostentation, prend ici tout son sens.


Ce dimanche-là, les cheveux emmêlés par le vent face à une mer agitée, les oreilles remplies du son des vagues qui s’écrasent lourdement contre les rochers surmontés de pins, j’ai contemplé une citrouille jaune poussin constellée de grosses pastilles noires. Au bout d’un ponton d’une simplicité muette, l’emblème de l’île, à la merci des éléments, réalisée par Yayoi Kusama, donnait l’impression d’avoir été déposée là par un Petit Poucet farceur des temps modernes. Un joyau, exposé à la vue de tous dans un environnement unique, comme un cadeau pour celui qui passerait par là. L’espace d’un instant, il régnait une étrange, mais pas désagréable, ambiance de fin du monde sur cette plage vide.

L’art de la dissimulation

Quelques mètres plus loin, au Benesse House Museum (un musée, qui est également un hôtel de luxe ainsi qu’un charmant lieu de restauration), inauguré en 1992, j’ai passé de longues minutes à déchiffrer les notes et les croquis conservés sous verre de Tadao Andō, l’architecte des lieux et disciple de Le Corbusier, sollicité dès les prémices du projet. Certaines de ses annotations étaient barrées par un trait fin et il me reste en mémoire des croquis griffonnés sur une carte d’embarquement ou encore quelques mots clés écrits à la va-vite sur des serviettes en papier. J’ai surtout aimé l’idée que l’inspiration peut surgir de nulle part et qu’il faut parfois rapidement la consigner sur le premier support à portée de main par crainte de la voir disparaître dans les limbes mystérieuses de la mémoire. Plus loin, le visiteur est confronté au dos de « Betty » du peintre allemand Gerhard Richter. Dans une autre salle, l’installation composée de néons électriques et clignotants de Bruce Nauman « 100 Live and Die » contraste avec la sobriété de la salle principale. Les sculptures de Niki de Saint Phalle, quant à elles, ont été installées plus loin dans les jardins.

A quelques centaines de mètres de là, le Chichu Art Museum, musée souterrain réalisé à nouveau par Andō, apporte encore un attirant aspect expérimental. Perchés sur les hauteurs des terres mais entièrement enterrés, les espaces de visite sont naturellement éclairés par des puits de lumière. La clarté varie ainsi selon l’horaire et la saison, rendant chaque visite exclusive. Là, l’obscurité et le silence reprennent leurs droits et
trouvent une place face aux oeuvres. Pour parler brièvement de son travail, Tadao Andō déclare que « des choses comme la lumière et le vent n’ont une importance que si elles sont introduites dans une maison sous la forme d’extraits du monde extérieur ». Il évoque ainsi les rôles primordiaux de la suggestion et de la sublimation des éléments pour qu’ils aient sens. On y décèle aussi son amusement à provoquer la surprise : sa capacité à manier le béton en lui offrant une fragilité visuelle ou son plaisir à jouer avec cette question d’ombres et de lumières, qui lui est si chère, mais de façon subtile. En effet, la conciliation de la modernité des matières avec ce fameux éloge de l’ombre si importante également à l’écrivain Junichirō Tanizaki est palpable dans ces murs qui y font écho. Ici, la recherche du beau s’orchestre autour de la sublimation de l’ombre. Cette dernière vaut tous les ornements du monde pour caresser une oeuvre.

Au début des années ’90, Soichiro Fukutake se procure avec patience (en vingt ans) cinq toiles des Nymphéas de la période tardive de Claude Monet. Pour approcher fidèlement à la vision du peintre français, Fukutake souhaite intégrer les oeuvres dans un espace fait sur mesure afin que la rencontre entre le visiteur et l’objet de contemplation soit la plus juste dans un contexte où la nature environnante puisse également s’ancrer. Exit donc les salles neutres et immaculées que l’on voit habituellement dans les musées. Place au dialogue des contenants et des contenus. Le choc esthétique s’apparente à un véritable état de grâce.

Rendez-vous des amoureux de l’architecture

 

Infos pratiques
Une escapade à Naoshima requiert un minimum
d’organisation.
— La majorité des musées sont fermés le
lundi.
— Les horaires de train entre la ville
d’Okayama et le port d’Uno ainsi que les traversées
entre les deux débarcadères sont
irréguliers. Il est préférable de les consulter
au préalable.
— Pour dormir à Naoshima, Benesse House
propose des options luxueuses en quatre déclinaisons,
toutes dessinées par Tadao Andō
(les prix varient entre 250 et 850 francs environ)
: le Benesse Museum lui-même, où la
nuitée permet la visite du musée hors des
heures d’ouverture ; Oval, un ensemble de
six chambres dont l’accès exclusif permet
aux hôtes y séjournant de découvrir la cour
intérieur ovoïde et une vue à 360 degrés
sur l’océan, ainsi que Park et Terrace. Trois
restaurants et cafés ainsi qu’un Spa sont directement
liés au complexe. Site internet en
japonais et en anglais : benesse-artsite.