Lac de Côme : flegme à l’italienne et soleil en confettis

Frisson et soupir d’aise à la vue des eaux d’opales les plus profondes d’Europe. Bordées sur tout son pourtour par les palais aristocratiques et villages d’un autre temps. La beauté de ce refuge raffiné permet de faire un pas de côté avec le vif de l’existence et l’affolement des horloges.

Texte : Mireille Jaccard
Photos : Mireille Jaccard

À un jet de pierre de Lugano, cap sur l’épicentre romantique italien, les habitations pastel perchées à flanc de colline, l’architecture de la Renaissance, le dialogue romanesque, la douceur de vivre surannée et les villas aux allures viscontiennes pieds dans l’eau, accessibles depuis le lac creusé par les glaciers.

DÉPAYSEMENT POÉTIQUE

Splendeur à demie ensommeillée. Scénographie parfaitement irrésistible. La région lombarde, adossée aux contreforts de la pureté des Alpes, abrite une volupté d’antan. Plafonds hauts aux motifs floraux, escaliers généreux qui s’agrippent au passé, balcons en marbre, statues de lion aux portails et frises ornementales ont su traverser les siècles. Déluge de grâce et élégance éternelle. De Stendhal à Mark Twain, en passant par Franz Liszt, cinéastes, écrivains et compositeurs s’y sont enflammés, tourmentés et inspirés. Depuis toujours, aussi loin que remonte la mémoire des anciens des villages aux alentours, le petit Eden luxueux a été le repaire doré des personnalités en quête d’intimité.

« Tout est noble et tendre, tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. » Dans La Chartreuse de Parme, c’est ainsi que Stendhal louait le Lac de Côme, dont le héros principal du roman avait marqué Visconti. Aujourd’hui encore, rien ne vient troubler la quiétude des lieux où l’on apprécie la musicalité du quotidien et l’effleurement des belles matières. Son d’une fontaine qui s’écoule, bruissement des feuilles, étoffes soyeuses de la maison Dedar, soie de Côme, lustres en cristal de Venise. Tout est fait pour que la tension s’estompe, décline l’air de rien. Du reste, ce qui domine ici, c’est une sorte d’enthousiasme juvénile, une candeur sémillante. On y surprend les phrasés, les jolies respirations et les rires ravissants au détachement amusé qui montent par la terrasse, dégagés des oukases de la société pétrie de convenance et son chic coincé, qui laissent place à un chant libre, celle d’une dolce vita minérale et de belle allure.

De la fenêtre de la chambre se découpe la vue triomphale voilée d’une brume matinale. Une brise parcourt les jardins débordants de citronniers allègres, de camélias, d’azalées roses en fleurs et de gros pompons d’hortensias. 

L’air est chargé d’un sillage botanique. Un rayon de soleil fait son apparition. Sensation d’une mélodie oubliée puis retrouvée. Il est l’heure d’apprécier la fraîcheur du col de sa chemise en lin et d’enfiler ses mocassins pour explorer la région. Première escale, à la pointe nord du Triangolo Lariano dessinée par les deux bras du lac qui fait le poirier : Bellagio et son panorama grandiose. Barques amarrées, piazetta, ruelles tortueuses et escarpées dont on vient fouler les pavés, maisons aux toits rouges, tons rosés des sols et persiennes vertes. C’est ici que quelques scènes de Rocco et ses frères (1960) furent tournées avec Annie Girardot et Renato Salvatori. Le charme de la cité tient également grâce à son patrimoine artistique et culturel. La cathédrale Saint-Jacques est d’un éblouissant roman lombard des XIe-XIIe siècles.

De là, une embarcation peut vous emmener au passeggiate de Varenna, écrin de douceur. La balade en surplomb de la rive conduit au cœur du village, à la Place San Giovanni, où on se plaît à commander un Bellini et une assiette de fleurs de courgettes farcies au croquant aérien, expression de la simplicité des saveurs, ou un délicieux plat de pâtes du jour. Non loin de Varenna, se trouve le hameau de Vezio, dominé par les ruines de son château du XIIIe siècle dont la façade arbore les morsures du temps. Sur la rive en face, Menaggio, séduisante avec son port et son centre historique.

Vue depuis le lac sur la Villa Monastero à Varenna.
Prendre un bain de lumière à la Villa Balbianello.

À l’ouest de Bellagio, le village de Careno, sa chiesa di San Martino et sa savoureuse trattoria del porto, où l’on déguste les poissons d’eau douce avant de prolonger le voyage à Cernobbio et la Villa d’Este. Comble du chic. Plus qu’un hôtel, c’est une destination. Il suffit de l’évoquer pour que les superlatifs se déversent allegretto. Vingt-cinq hectares d’enchantement, romantisme à tous les étages, fontaines et bassins spectaculaires. Sentiment infini de sérénité et regard tendre sur le monde. Les souverains ont déposé leur couronne sur la table de chevet, Georges Clooney, sa tasse de café serré. Marquises, tsars et sultan s’y sont prélassés à l’ombre de la double cascade.

Le jour suivant, escale sur l’île mystérieuse du lac : Comacina, où il n’y a ni route, ni village mais des vestiges d’édifices romains et médiévaux. Lorsque les Lombards ont envahi le nord de l’Italie, l’île est restée un avant-poste byzantin. Le village médiéval a été rasé par Côme au XIIe siècle en guise de punition pour sa loyauté à Milan. Il est encore possible d’admirer les ruines de l’église romane de Sainte-Euphémie, témoin muet de cet événement brutal. Situé à 4 km au nord de Tremezzo, le village de Menaggio comprend un charmant centre historique pavé et une place centrale idéale pour admirer le lac. Pour les amateurs de golf, Menaggio offre un magnifique parcours 18 trous.

L’HEURE DE L’APERITIVO

En cette fin de journée, l’air est encore un peu chaud. Le marbre frais. Les statues respirent enfin. Entouré de quelques amis, on se laisse envahir par l’étirement de la soirée. Les bougies sont allumées, on attrape au vol le timbre de voix de Gino Paoli en fond sonore pendant que les Martinis sont servis. Ce soir, on a besoin de vin rouge, de saveurs délicates, de musiques des années ’60, d’impertinence et de belles conversations.

Bientôt, la saison du cèpe et de la truffe blanche. On évoque d’ores et déjà le prochain séjour en Italie.

Partir en excursion avec l’un des bateaux de plaisance.