La victoire de la « bouffe Instagram »

Presque tout le monde connaît Instagram, le site de partage de photos et vidéos. Dans une époque où chaque plat est photographié, les chefs modernes négligent les arômes d’un plat au profit du visuel. Ils sont devenus « peintres en aliments ».

Texte : JZ

Mon chef de l’année 2015 a un nom particulier. Il s’appelle « Jacques La M*rde ». Il suffit de remplacer le « * » par un e pour se rendre sur son site web et son compte Instagram. Chef Jacques était une star sur ce site de partage de photos et ses images étaient vues par plus de 100’000 followers. Que du beau !

Des petits éléments sont placés avec une pince à épiler (qui pourrait servir aussi pour manger le tout si la cuisine manque de fourchettes), des mousses, des points, des couleurs et beaucoup d’« espace négatif », autrement dit : le rien qui entoure le plat. Ce dernier est minuscule et l’espace négatif prend pas mal de place. Ça veut dire : Ce n’est pas pour manger, c’est de l‘art. Chef Jacques a compris les codes de la gastronomie moderniste, ses créations pourraient être servies dans le Top 10 des « Fifty Best », genre Noma et Eleven Madison Park. Bon, il reste une toute petite différence : Chef Jacques travaille avec la pire junk food américaine : saucisses cocktail industrielles, « fromage » en vaporisateur, chips, nachos, céréales de petit-déjeuner, chicken wings — la totale.

Mais est-ce vraiment pire que les « créations » gonflées d’additifs et renforcées de vapeur d’azote, de mousses et de lichen ? Personne ne les a goûtées pour comparer, mais je crois qu’un certain genre de clientèle ne fera guère de différence, surtout que chef Jacques prend soin d’anoblir certains plats avec des appellations modernistes à la « purée de frites, poisson pané, sphères de sauce tartare et cendre de coleslaw ». Evidemment le poisson pané était des bâtonnets de supermarché, mais, disons-le encore une fois, c’est beau avec tout cet espace négatif. Quelques commentaires semblaient venir directement de nos chefs égocentriques, qui expliquent parfois le plat : Ainsi, Jacques fut inspiré pour un dessert par une fille rencontrée sur Tinder (application de rencontres) qui a osé refuser de se faire « glacer » le premier soir.

Pendant un an, chef Jacques a été mon héros avec son humour tordu. J’étais convaincu que son compte Instagram était une parodie réussie du chef dictateur qui ordonne à sa pauvre clientèle de manger des menus uniques avec des sphères de sauce tartare. Et grand nombre de photos de plats servis dans des restaurants à la mode me réconfortaient dans cette opinion.

Facilement impressionnés par les microéléments

Puis arriva l’inimaginable. En janvier 2016, Jacques faisait son coming out et révélait qu’il ne s’appelle pas La M*rde mais Christine Flynn, cheffe à Toronto, Canada. Une fois qu’on savait qui était derrière ces créations, Madame Flynn s’empressa de dire qu’il ne s’agit pas, mais vraiment pas, d’une parodie, qu’elle ne voulait vexer personne mais tenter une expérience car, toute petite, elle n’avait pas la permission de se goinfrer de junk food. Eh oui, un chef ne se moque pas d’un autre chef. De toute façon, même sans la moindre pensée de parodie, chef Jacques avait prouvé qu’aujourd’hui, ce qui compte, c’est l’aspect visuel du plat et le nuage de mots qui l’entoure. Il avait également prouvé qu’un(e) inconnu(e) peut sans problème maîtriser le style et les mots de certains soi-disant « génies » de la cuisine, que l’oeuvre prétendue géniale est à la portée de tout le monde. Et si Jacques avait eu un restaurant, il aurait prouvé qu’une certaine clientèle fréquente ces endroits pour des visuels spectaculaires. Car il y a aujourd’hui des centaines, des milliers de Jacques la M*rde parmi nos chefs, imbus d’eux mêmes, servant des ingrédients douteux aux clients et s’autoproclamant génies de la cuisine. Dans leurs restaurants plus d’efforts vont dans la satisfaction des yeux que dans la composition purement gustative d’un plat.

Avouons en passant que les chroniqueurs gastronomiques ont contribué à ce phénomène, n’ayant pas mangé aux bons endroits, car soit nés trop tard, soit au service d’éditeurs dépourvus de moyens, beaucoup manquent de références et sont facilement impressionnés par les microéléments, les créations des pinces à épiler et l’espace négatif. Pour eux, tout plat mauvais mais beau est de l’art.

Le beau remplace le bon, c’est une tendance qui ne va pas se terminer de sitôt. Exit le lièvre à la royale, les soufflés, les cassoulets, les têtes de veau, ris et rognons. Vous êtes trop vieux et trop laids et, tout le monde le sait, les vieux et les laids sont les méchants dans un monde gastronomique où même des chefs qui servent une clientèle de joyeux sexagénaires me disent qu’il faut aller avec la mode pour attirer « les jeunes ».

Et le constat est bien là : Avant, on disait qu’on mange aussi avec les yeux. Aujourd’hui, les yeux mangent tout seuls. Aujourd’hui les gens ne mangent plus au restaurant. Ils photographient leurs plats ou prennent des selfies avec eux, et ils vont voyager à la vitesse de la lumière autour de la planète, sur Facebook et Instagram où ils vont inspirer d’autres chefs et faire saliver des clients potentiels. Le goût par contre, on ne le voit pas. Il est en train de devenir superflu dans notre monde d’images.