La vallée de Joux – Terre de contrastes !

Comment parler d’un lieu chevillé à votre existence depuis l’enfance ? Comment revisiter cette « île à l’envers », à qui l’on doit quelques-uns des grands moments de sa vie ?

Texte : Roger Guignard
Photos : Claude Jaccard sauf mentions contraires

Tant d’images surgissent du coffre à souvenirs : la livraison des pommes de terre, avec mon père paysan, à Madame Lehmann, de l’Hôtel de la Truite, au Pont – ce village qui est la face solaire de la Vallée ! –, le passage chez le coiffeur – un Monsieur Benoît du Sentier – et ma mine effrayée en scrutant la façon dont il m’avait arrangé… Le dentiste Vincent qui posait toujours une question au moment d’arracher la dent du malheureux gamin, les nonettes au rhum de la Foire, dont raffolaient mes parents, et que je goûtais en douce ! L’époque révolue encore des compétitions internationales de ski nordique du Brassus, et cette « Chirurgienne », majestueuse piste de saut, aujourd’hui tristement désaffectée… Un dimanche après-midi de janvier, l’émotion du potache devant ces gars qui s’envolaient depuis là-bas, tout en haut… Plus tard, et aujourd’hui encore, la Chorale du Brassus et la joie indicible de chanter au cœur de cette belle fraternité masculine, de cultiver l’exigence vocale sous la férule de grands chefs ou… cheffes ! La vallée de Joux est un vivier de chanteurs, deux chœurs d’hommes à quelques kilomètres l’un de l’autre – le Brassus et l’Orient –, des chœurs mixtes, un ensemble féminin et un autre, « Ohana Chœur », qui rassemble une centaine de jeunes ! Il y aurait tant à dire encore de la vie si intense des sociétés de musique, en tête desquelles l’Union instrumentale du Brassus, la plus ancienne du canton de Vaud… Le chant, la musique, ce besoin d’expression lors des hivers si longs d’autrefois, et qui font mieux que survivre !

UN LAC D’INTIMITÉ

Mais rejoignons le bel aujourd’hui : pour le voyageur qui arrive du Col du Mollendruz, le voilà soudain intrigué par ce lac enchâssé dans les forêts. Un lac d’intimité, changeant comme le rêve, qui égrène ses couleurs au gré des caprices du ciel, du vent, de la saison. « Le lac récite ses prières », laisse entendre un chant populaire, qui dit vrai. Irrésistible attraction de la contrée, cette étendue d’eau née d’une rivière, l’Orbe, qui joue le rôle de trait d’union entre la Franche-Comté et le Pays de Vaud. L’autre attrait naturel de la région se découvre en montant depuis Vallorbe : les pans vertigineux et déchiquetés de la Dent-de-Vaulion s’offrent aux yeux du visiteur, et tout son périple « combier » sera ceinturé par ce sommet qui culmine à 1487 mètres. Vous rêvez d’un grand panorama de cette singulière contrée ? Alors, quittez la plaine en empruntant le Col du Marchairuz ! La magie du paysage vous sautera aux yeux…

Le temps de faire le tour de l’île, et cette prise de conscience évidente : la vallée de Joux, c’est le choc d’une nature remarquablement préservée et d’une modernité « dernier cri ». À témoin, le nouvel Hôtel des Horlogers d’Audemars-Piguet au Brassus, véritable création futuriste en forme de Z, qui doit faire rougir plus d’un architecte. Un joyau pourtant inséré dans les « maisons blanches du village » et des pâturages au vert exubérant. Le choc de deux mondes où se côtoient le sauvage et l’hyper industrialisé. La vallée de Joux, terre de contrastes : tout à la fois royaume de l’horlogerie compliquée et espace préservé du tourisme de masse !

LES NOIRES SOLITUDES DU RISOUD

Il faudrait parler de la population de la Haute-Combe, de plus en plus métissée, et forcément beaucoup plus mobile qu’autrefois. Des gravures de Pierre Aubert et des sérigraphies de Pierre Cotting, entre beaucoup d’autres – Tell Rochat aussi –, qui restituent si bien la magie de l’endroit. Le Centre culturel de l’Essor au Sentier connaît un succès constant, lui qui expose les artistes d’ici et d’ailleurs. Proposer aussi, au visiteur d’un jour, une escale à l’Espace horloger… où reposent quelques-uns des modèles les plus géniaux qui ont fait la réputation de la vallée de Joux. 

Mais il est un lieu, que dis-je… un royaume qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte : celui des noires solitudes du Risoud ! Une des plus grandes forêts d’Europe, autrefois possession des Bernois, où vous respirerez une odeur de résine, de champignon, d’écorce. Lieu surtout de l’or vert, à savoir l’épicéa de résonance – 350 ans d’âge – dont JMCLutherie, au Brassus, a tiré son fameux « Soundboard », un haut-parleur en bois d’harmonie, ou des guitares d’exception. L’art de transformer le son en musique !

Humble mise en garde, pour tout marcheur ambitieux : attention à ne pas se perdre dans cette immense cathédrale boisée !

Loin des clichés – son image de pays de loups –, loin des a priori, la vallée de Joux vous attend, terre de tradition et de contrastes. Soyez les bienvenus.