La gourmandise n’est pas un défaut

J’étais dans ma montagne l’autre jour, bien tranquille, heureux je peux le dire, et je photographiais des bouquetins et des chamois rassemblés avec leurs petits.

Texte : Philippe Lôtre
Photos : Philippe Lôtre

Je dis dans ma montagne parce que c’est mon coin préféré à 2000 mètres d’altitude, c’est une petite vallée de chaos rocheux et d’herbes tendres où il se passe toujours quelque chose qui me remue le coeur et l’esprit. Cette vallée un peu népalaise est facile d’accès, car je le précise, si je suis bon marcheur et impatient d’aller autant que possible observer la pleine nature dans ses secrets, je ne suis pas doué pour la varappe ou la grimpe dans les falaises. Pour tout dire j’ai le vertige dès que sous mon regard la pente est trop accentuée, ou le vide tout proche. J’ai la pétoche.

Cela remonte à cette époque tourmentée de ma vie où enfant, je fus placé en colonie de vacances à la montagne alors que je n’avais connu jusque-là que les plaines envoûtantes mais plates, si plates, de l’Est de la France. Je découvris alors avec terreur les pierriers et les sentiers étroits, haut perchés, où des moniteurs moqueurs me forcèrent à passer sans chercher à m’initier, à apprivoiser mes peurs naturelles, à me faire comprendre dans quel monde je me retrouvais, à me dire que non, le vide n’allait pas m’aspirer. Je ne me plains pas en disant cela, je constate simplement que s’il y avait alors une maigre chance que je fasse un jour de la haute montagne, elle s’est évaporée dans ces aventures de groupes au sein desquels je fus la risée des copains fils de montagnards ou fils de personnes normales, mais acclimatés aux pentes et insensibles au vertige.

Mais bon, tout en tremblant sur mes petites jambes dans ces montagnes qui m’étaient si étrangères, j’ouvrais quand même les yeux sur les alentours et j’y vis des êtres et des choses qui, plus tard, m’incitèrent à y retourner. Mais en douceur, sans risques, juste pour le plaisir de la marche et du regard. C’est ainsi qu’au fil du temps, avec l’aide de gens aimables et connaisseurs, je me suis trouvé des lieux qui me font du bien, où je retourne frôler la nature profonde.

Une étagne

J’y étais donc il y a quelques semaines, entre printemps et été, assis les fesses dans l’herbe et le dos appuyé à un rocher fraternel, comme dans un vaste cinéma. Un renard était passé, déclenchant chez les marmottes une chorale de sifflets peu enthousiastes ; l’aigle m’avait survolé furtivement et je m’attendais, vu les vents favorable, à voir surgir le gypaète barbu. Je regardais donc, en les photographiant d’assez loin, les bouquetins et les chamois quand je me suis arrêté sur les activités de

l’un d’entre eux. Une femelle de bouquetin. Une étagne. Elle allait de rocher en rocher, quand elle en a escaladé un plus gros et s’y est arrêtée pour se laisser aller à ce qu’on appelait, quand j’étais petit, le péché de gourmandise. Son gâteau, son bonbon, son éclair au chocolat, son pot de confiture, c’était un sapin dodu et vaillant, ancré dans la pierre, qui offrait à qui les voulait ses jeunes bourgeons printaniers. Merveilleuse gourmandise. On ne dit pas la bouquetine, ce mot n’existe pas, mais j’ai envie de l’inventer pour décrire la scène. Donc, la bouquetine s’est avancée, elle a étiré son cou, puis elle a pris sa main, non sa patte vous aviez compris, pour amener à elle un peu de ce sapin convoité. Puis elle a dégusté, elle se servait à pleine bouche, et j’ai eu la certitude et la confirmation, alors, que la gourmandise n’est pas un péché ou un défaut, comme on le dit peut-être encore aux enfants, mais une qualité. Être gourmand c’est prendre la vie dans l’instant, c’est regarder, voir, reconnaître, oser. La gourmandise, c’est trouver en chaque instant de quoi être heureux là où on est. Le merle qui s’assied sur un lierre en automne et en mange les baies fait cela pour se nourrir, mais je suis sûr qu’il est aussi gourmand, qu’il savoure. Ma vieille mère qui ne dit pas non quand on lui amène un bon éclair à la vanille — ou café elle préfère — garde intacte sa gourmandise et on lit alors dans ses yeux qui ne voient plus grand chose une certaine forme de bonheur.

La saveur du cacao

Je n’ai jamais oublié l’épicerie du village où j’étais enfant. La dame y vendait du chocolat Poulain, et chez elle, dans toute l’épicerie, ça sentait le cacao. Je ferme les yeux et je vois son visage et je sens le cacao. Un jour, Philippe Rochat, le cuisinier, m’avait dit à quel point il aimait voir les gens attablés dans son restaurant saucer leur assiette pour bien la finir. Pour lui, c’était le signe que le repas était bon, et qu’il avait aiguisé la gourmandise chez ses clients. J’aimais bien cet homme simple qui ressemblait un peu à un bel animal de la montagne gourmand.

La bouquetine attablée sur son rocher pour y déguster son sapin, c’était ça. C’était un client de chez Rochat, c’était moi dans l’épicerie de Madame Richard — tiens je viens de retrouver son nom que je croyais perdu dans ma mémoire, mais le simple fait d’avoir évoqué le souvenir du cacao, hop, son nom m’est revenu, miracle de la gourmandise ! — c’était le merle en automne sur le lierre. Bien sûr les animaux mangent d’abord pour vivre et survivre, pour faire des réserves, notamment en montagne. Mais je suis sûr qu’ils sont aussi gourmands.

Elle prenait son temps

Ma bouquetine, là, sur son rocher, prenait son temps, prenait le temps de manger et de vivre, elle était entrée dans la pâtisserie et ne voulait pas en ressortir trop vite. Je me demande s’il existe, chez les animaux, par exemple chez les bouquetins, des gourmands et des pas gourmands. Je me demande aussi s’ils ont parfois des migraines. Ou s’ils sont impatients. Ou fâchés pour une raison précise. Mais c’est autre chose, je m’égare. La bouquetine est repartie après un quart d’heure dans la pâtisserie. Sur les rochers et les herbes proches, des marmottes faisaient semblant de faire le guet mais j’ai bien vu que, les yeux fermés, pleines de soleil, elles faisaient des rêves gourmands. En redescendant de la montagne ce jour-là, l’esprit comblé, je me suis arrêté à la droguerie pour y acheter des bonbons aux bourgeons de sapin et me sentir un peu bouquetin gourmand.