La famille Sother, nouvel acteur majeur du vin vaudois

En rachetant le Château Malessert, domaine mythique de la Côte et du chasselas, ainsi que le Domaine du Manoir, poids lourd des Côtes de l’Orbe, ces passionnés originaires d’Alsace font une entrée tonitruante sur la scène viti-vinicole.

Texte : Jean-François Fournier
Photos : Claude Jaccard

Le caveau, au cœur d’un manoir qui a encore son charme d’ancienne abbaye.

La vigne sauvage est antérieure à l’humanité, et la vinification remonte au paléolithique. C’est dire si l’histoire et le vin font bon ménage. Souvent d’ailleurs, les acteurs économiques du vin n’hésitent pas à mettre le prix pour acquérir des pans d’histoire afin de valoriser leurs productions. Ainsi en va-t-il des Sother, originaires d’Alsace, et qui viennent de s’offrir deux pépites historiques du vignoble vaudois : le Château de Malessert et son fameux Grand Cru Féchy, et, à l’autre bout du canton, le Manoir, plus grand domaine des Côtes de l’Orbe AOC.

À Perroy, le Château de Malessert est une propriété millénaire, fondée en 996 et attestée par une donation à l’abbaye de Romainmôtier. Le château lui-même a été fondé en 1772 par Jean-David de Watteville. C’était une seigneurie, un fief qui rendait justice. Pour des raisons financières, sa descendance dût s’en séparer. Maxime et son père l’ont racheté récemment à la famille Saugy, mettant la main sur les 15 hectares de vignobles les plus ensoleillés de la Côte, terre nourricière de chasselas (le cépage unique des lieux) d’exception.

L’équipe du Domaine du Manoir : Maxime Sother, entre sa femme Clémence, très impliquée dans la communication du domaine, et Pierre-Olivier Dion-Labrie, son directeur technique.

Entre plaine et Jura, à Valeyres-sous-Rances, le Domaine du Manoir brille, lui, d’une histoire vieille de plus de 600 ans. Abbaye au XIVe siècle, le manoir – à la belle tourelle et aux salles d’apparat dotées de cheminées monumentales – est étroitement lié à la destinée des ducs de Savoie, notamment lorsqu’Amédée VIII Le Pacifique acquiert le comté de Genève en 1401. Deux ans plus tard, l’institution de Valeyres-sous-Rances devient un fief en bonne et due forme, tenu par le noble Pierre de Gland, vassal des Savoie et prince de Vaud. Plus tard, de la fin du XVIIIe à celle du XIXe, c’est la dynastie des Boissier qui s’y ancrera, et l’une de ses descendants qui y résidait, la comtesse Valérie de Gasparin, marque l’histoire vaudoise en fondant en 1859 la première école normale d’aides-soignantes laïques au monde, la clinique « La Source » à Lausanne. Le manoir rebondit cent ans plus tard, quand le ministre cantonal et roi du biscuit Alfred Oulevay l’achète pour compléter le patrimoine viticole qu’il développe depuis des lustres avec son ami d’enfance René Geissmann. Aujourd’hui, le Manoir, ce sont 16 hectares sur les Côtes et 8 en Bonvillars, ainsi qu’une cinquantaine en terres agricoles et une chèvrerie dont les fromages – disponibles en libre-service – valent le détour. À noter que le domaine est en reconversion biodynamique classique.

Le Manoir, une histoire vieille de six siècles qui incarne la beauté discrète de Valeyres-sous-Rances.
Gamay, Gamaret et Garanoir : les rouges sont à l’honneur sur le Domaine du Manoir.

MALESSERT, UN DES ROIS DU CHASSELAS

Mais qui sont donc ces nouveaux propriétaires ambitieux qui bousculent la tranquillité du vignoble vaudois ? Maxime Sother, 33 ans, raconte : « Mon père est un entrepreneur qui a réussi dans les télécommunications. Un grand passionné de vins. Il voulait donc investir dans ce monde-là depuis longtemps. Moi, je travaillais comme ingénieur acoustique pour le cinéma, mais l’idée de créer ensemble un projet familial pour les générations futures m’a enthousiasmé. J’ai alors fait un CFC en viticulture, et je passe un brevet fédéral de caviste. J’ai en outre effectué des stages chez Raymond Paccot et au Domaine de Martheray, à Féchy. Mon épouse Clémence, elle, s’occupe de la communication du domaine. Ajoutez à cela que nous nous sommes lancé en nous entourant de professionnels aguerris, dont certains sont liés à ces vignes depuis quinze, voire trente ans ! »

Au cœur des vignes, la noblesse aristocratique d’une abbaye du XIVe siècle qui est devenue un domaine majeur de la viticulture vaudoise.

À l’origine du projet Sother, le potentiel des vignobles ciblés. « Malessert est l’un des plus grands vins du pays, un roi du chasselas, explique Maxime. Et nous sommes convaincus que l’appellation Côtes de l’Orbe est en pleine ascension. Ses terroirs – marne, molasse, calcaire jaune du Jura – sont vraiment intéressants. »

Des vignes superbes, en reconversion biodynamique classiques.

Côté philosophie du vin, le patron n’hésite pas une seconde : « Le respect de tous les métiers de la vigne, le raisin parfait sur un terroir de valeur, voilà ce qui résume pour moi l’art du vin. Une des plus vieilles boissons du monde, toujours étroitement associée à la notion de fête. Un produit mythique, et j’ai presque envie de dire mystique ! »

Le manoir, une ambiance magique où l’architecture se mêle à la nature.
Le grand escalier du Manoir, une merveille qui a traversé les siècles.

DES TERROIRS SUR MESURE

Quels sont-ils ces vins que défendent le vigneron et son directeur technique Pierre-Olivier Dion-Labrie, diplômé de Changins ? « Au Manoir, des rouges essentiellement, explique Maxime. Nos deux principales appellations ont des terroirs faits pour eux. » Sur les terres AOC de Bonvillars, plus légères, règne le Pinot Noir, qui permet notamment l’élaboration d’un joli rosé. Dans l’appellation Côtes de l’Orbe, où les terres sont lourdes, riches en calcaire et en fer, on retrouve les Gamay, Gamaret et autre Garanoir. Avec un Domaine du Manoir Grand Cru, assemblage de Gamay, Gamaret et Garanoir. Et un Réserve du Domaine du Manoir Grand Cru issu du Gamay et du Garanoir, élevé durant neuf mois en barrique. S’il existe un projet de nouvelle cave pour créer l’ensemble des vins des domaines Sother, les crus du Manoir sont pour l’heure vinifiés à Rolle par le groupe Schenk.

Sur les bords du Léman, le Château de Malessert est donc, on l’a vu, l’un des plus vieux domaines de Suisse. Ses vignes – une sélection de plus de 35 ans – figurent parmi les plus belles de La Côte. En pente douce, exposées plein sud, elles jouissent d’un ensoleillement optimal. Notre dernière dégustation de ce Grand Cru Féchy Vieilles Vignes révèle une fraîcheur étonnante des arômes, une grande élégance et une belle minéralité. En bouche, une belle rondeur, du gras, de la richesse et beaucoup de fruit. De la poire, de la pêche, une note abricot même. Il est vinifié sur place par la Cave de la Côte. L’ensemble de la production Sother avoisine les 300 000 cols, ce qui en fait désormais un acteur vaudois majeur.

Valeyres-sous-Rances, un joyau où, jadis, prospéraient les grandes familles bourgeoises attirées par le paysage, la campagne et les vignobles.