Jacques Chirac et la tête de veau : une légende tenace !

« Manger, c’est voter ! » pensait l’ancienne France après que Curnonsky « prince (élu) des gastronomes » (1872-1956) eut établi le tableau des correspondances entre les goûts de ses compatriotes et leurs opinions politiques.

Texte : JEAN-CLAUDE RIBAUT
Photos : SP sauf mentions contraires

À l’extrême droite, il situait les « fervents de la grande cuisine » : celle des grands banquets, des palais, sinon des palaces qu’il détestait. À l’extrême gauche, il reléguait « les fantaisistes, les inquiets, les novateurs » en quête de sensations nouvelles, « curieux de toutes les cuisines exotiques et de toutes les spécialités étrangères. » À droite, il distinguait les tenants de la « cuisine traditionnelle », les amateurs de plats mijotés au coin de la cheminée. À gauche, il voyait les « partisans de la cuisine sans chichis ni complication » que l’on peut faire dans le minimum de temps, avec les moyens du bord : une omelette, une gibelotte de lapin, une boîte de sardines à l’huile. Le centre, où Curnonsky se situait volontiers, aimait la cuisine bourgeoise à tendance régionaliste, servie dans « les bonnes auberges où les choses ont le goût de ce qu’elles sont. » Ce tableau à l’eau de rose faisait sourire tous ceux qui pensaient que pour faire de la politique, il faut de l’estomac. Jacques Chirac était de ceux qui cumulaient un bel appétit pour les plats roboratifs et déclarait : « Je suis de gauche quand je mange une
choucroute ! »

Le décès de Jacques Chirac, comme il est d’usage, a suscité de nombreux commentaires élogieux, même chez ses ennemis d’hier. En politique – en France – on tire plus
facilement sur les ambulances que sur les corbillards. Même Edouard Balladur, son concurrent malheureux aux élections présidentielles de 1995, a « fait part de son émotion » en apprenant la nouvelle. Un autre hommage n’est pas passé inaperçu, c’est celui de la Confédération nationale des Artisans Tripiers qui a exprimé par tweet sa « tristesse » à l’égard du « Président Jacques Chirac, notre meilleur ambassadeur de la tête de veau et grand amateur de produits tripiers. » Ledit « ambassadeur », s’il n’était pas passé de vie à trépas, eut sans doute qualifié ce propos de « comique tripier » car il avait la dent dure et le calembour facile. À Michel Denisot, journaliste et producteur de télévision, qui lui rendait visite lorsqu’il était Maire de Paris, il présenta son chien, un magnifique labrador. « Comment s’appelle-t-il » demanda le journaliste ? « Ducon, lui répondit Chirac, c’est Giscard qui me l’a offert. »

Tête de veau sauce ravigote.
Tête de veau sauce ravigote.

L’ hommage inattendu à la passion supposée du défunt pour la tête de veau relève largement d’une légende, ou plutôt d’une astucieuse stratégie de communication, avant la présidentielle de 2002. Jacques Chirac passait pour un mangeur de pommes en 1995, lors du scrutin dont il sortit vainqueur. Mais après cinq années de cohabitation avec l’austère Lionel Jospin, il devait être cohérent avec les images truculentes que donnaient de lui « Les Guignols de l’Info », émission de Canal + qui faisait rigoler la France entière. La mise en scène fut parfaite : saucisse sèche, boudin, jambon, pâté de campagne, tous les ingrédients d’une copieuse assiette de cochonnailles, puis une tête de veau sauce ravigote suivie d’un sorbet à la pomme au calvados – excusez du peu –, voilà le menu de campagne du candidat Chirac chez le Père Claude, bistrot rabelaisien de l’avenue de la Motte-Picquet à Paris, habituellement fréquenté par quelques dépendeurs d’andouilles et des hommes politiques de tous bords. Le tête à tête – si l’on peut dire – entre le président candidat et son épouse Bernadette, serait passé inaperçu, si Paris Match n’avait été convié à immortaliser la scène pour en faire sa couverture. Un coup de maître en matière de communication politique. Voici donc la cuisine ménagère propulsée au premier plan, et la tête de veau élevée en quelque sorte à la dignité du débat démocratique. Mais peu après son élection, alors que la cuisine de l’Élysée avait programmé ce plat pour l’ordinaire, le Président donna pour instruction de ne plus jamais lui en servir. C’est ce qu’a raconté, un ancien chef de l’Élysée, interviewé au lendemain de son décès. On sait que pour faire campagne, il faut de l’estomac, mais doit-on jauger les candidats à l’aune de leur appétit ? À chacun d’apprécier dans le secret de l’isoloir. Jacques Chirac appréciait surtout les nourritures roboratives et la cuisine créole, mais aussi toutes les cuisines asiatiques. En période électorale, de nombreux témoignages sont concordants, il se régalait d’énormes sandwichs garnis de cornichons aux rillettes du Mans, qu’il savourait avec une bière Corona, l’une des plus insipides du marché, hélas !

La table eut parfois une influence inattendue sur les institutions. Le premier président de la IIIe République, Adolphe Thiers (de 1871 à 1873) avait été élu « chef du pouvoir exécutif de la République française », un titre qu’il n’aimait pas : « Avec chef, disait-il, on va me prendre pour le cuisinier ! » C’est ainsi, quelques mois plus tard, que le terme « président » prévalut dans la Constitution sur celui de chef ! Les présidents de la Ve République ont laissé des souvenirs contrastés de leurs intérêts pour latable. Le Général de Gaulle aimait la soupe. Il en prenait même avant de se coucher. À l’un de ses familiers qui avait passé son tour, il envoya : « Vous avez tort Guichard, la soupe est un plat national ! » Valéry Giscard d’Estaing fréquentait les tables étoilées. Peu après son élection, il se rendit chez Gérard Vié à Versailles, au Trianon Palace. Le menu fut rendu public par l’A.F.P. « Cette visite m’a assuré dix ans de clientèle » a reconnu le chef. François Mitterrand était un habitué des restaurants de poisson, il aimait aussi les interdits (bécasses et ortolans) dégustés dans une auberge au bord de l’Adour. Nicolas Sarkozy n’a jamais bu une goutte d’alcool, il préférait le coca-cola. Quant à François Hollande, ses attaches corrésiennes, l’ont rapproché de Jacques Chirac. Le Président Macron se tient au juste milieu, attentif aux prouesses de la haute gastronomie. Pour l’ordinaire, il fréquente les brasseries, en particulier La Rotonde de Montparnasse, où il a ses habitudes.