Il suffisait de monter encore un peu

J’ai un péché-mignon, dont il me semble vous avoir déjà parlé. Si vous trouvez que je radote, faites-le moi savoir, mais je vous préviens : je n’en tiendrai aucun compte. Car dans cette chronique, mon plaisir est de raconter, voire de répéter, en somme, pourquoi je me considère comme un homme heureux et je ne vois pas au nom de quoi je devrais mesurer mes aveux.

Texte : Philippe Lôtre
Photos : Philippe Lôtre

On est déjà tellement cerné de toutes parts par des obligations, des interdictions, alors ne jouons pas ce jeu-là, et faites semblant de ne m’avoir pas encore entendu parler de ma passion des marmottes, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ah, vous ne vouliez rien me dire ? Merci ! Je savais que nous étions proches !

Voilà : il y a quelques semaines, début octobre, je suis allé comme chaque année voir si elles étaient déjà rentrées en hibernation. J’avais eu cet été peu de temps à leur consacrer pour diverses raisons.

La plus importante : un ami proche avait senti son coeur flancher, alors je m’étais tenu un peu – mais je n’ai rien d’un héros rassurez-vous – auprès de lui pendant ses quelques semaines de rétablissement. Son accident cardiaque m’avait d’autant plus touché qu’au début du printemps, c’est en sa compagnie que j’étais allé dans mes coins secrets voir l’éveil des marmottes les plus sauvages que je connaisse. Nous avions passé une journée épatante, chargée d’amitié et d’enthousiasme, d’émerveillement, devant la nature en éveil. Entre les névés et les crocus pointant leurs couleurs, nous avions pique-niqué en regardant mes copines saluer le soleil, se dégourdir les pattes, esquisser les premiers jeux des amours qui n’allaient pas tarder.

Mon ami était rentré à la maison charmé, ému de la course du chevreuil, du regard des bouquetins, du passage de l’aigle, l’été s’annonçait plein de découvertes. Mais voilà, son coeur a dit le contraire. Donc j’ai eu du temps pour cet ami et peu pour ces montagnes faciles que j’adore, où jamais je ne risque ma peau, où je ne prends aucun risque, fuyant les pentes à vertige et les falaises à varappe. Mon truc c’est la douceur, la contemplation, la facilité, l’effort oui mais sans que ma vie, jamais, soit sur la balance. J’y tiens trop.

Quand je suis monté début octobre, je me suis retrouvé dans mon petit vallon adoré et déjà tout avait changé. Les couleurs des fleurs presque sèches en fin de saison ;

les lichens sur les rochers, virant au sépia ; les feuilles des gentianes – ou est-ce de la vérâtre – d’un jaune intense ; la fraîcheur des airs ; l’absence presque totale d’oiseaux. Ils étaient tous, déjà, partis en migrationvers le sud, sauf quelques rouges-queues et pipits spioncelles ponctuant de leur vivacité les chaos rocheux. Et puis il y avait ce silence. Beau et inquiétant. Une heure sans le moindre poil de marmotte où que ce soit. J’ai appelé mon ami Jean-Claude Roch, garde-chasse de la région, un homme qui sait tout sur tout. « Jean-Claude, je crois qu’elles sont rentrées, je suis arrivé trop tard pour leur dire bon dodo ! » Lui, quand il me dit qu’elles sont rentrées, il a cette phrase : « Elles ont rangé les sifflets ! ». Mais là il a été très clair : « Impossible, avec le temps qu’il fait, non non regarde bien, sois patient, il doit y en avoir encore dehors ! ».

Un coup de sifflet

J’ai regardé, cherché, rien de rien. Et puis tout à coup, tout là-haut dans les éboulis, un coup de sifflet. Aux jumelles, nous l’avons trouvée, perchée sur son balcon. Le monde était à elle. Jean-Claude avait raison. Nous avons marché pour en voir d’autres.

Allez, marchons jusqu’au petit col. On voit des fois des chamois et des bouquetins par là-haut. Un peu plus dans les hauteurs, ça vaut toujours la peine. Les jambes étaient un peu lourdes, l’après-midi déjà entamé. Mais nous avons marché. Fait l’effort. Et là, à cinq mètres, au bout d’une demi-heure de grimpe, nous avons croisé, je dis bien croisé, une jeune marmotte attablée. Elle mangeait des herbes. Nous voyait-elle ou pas ? Ou avait-elle décidé que rien ne la priverait de l’un de ses ultimes gueuletons de 2016 ? Nous sommes restés une heure à la regarder, elle a marché, trotté, grignoté, savouré, elle est passée tout près de nous puis elle s’est hissée de toutes ses pattes et de toute son envie de sieste pour s’allonger sur un rocher au soleil encore tout doux. Elle était longue, repue, sereine, quelques unes de ses copines sifflaient au loin mais elle ne se souciait pas des alertes, elle se reposait, elle était Brigitte Bardot dans les années soixante sur la plage de St-Tropez, alanguie et somptueuse.

Ne se souciait pas des alertes

Cette marmottes qui nous attendait là-haut, comme pour nous dire au-revoir elle aussi.

Nous l’avons quittée sans la déranger, elle était mon cadeau automnal, j’avais bouclé la belle saison en disant au-revoir aux marmottes et surtout à celle-ci qui nous attendait là-haut, comme pour nous dire au-revoir elle aussi.

Un banc chauffé au soleil

Il m’était déjà arrivé au printemps une histoire un peu comme ça. Rien vu lors d’une randonnée et tout-à-coup, au bout de la montée, alors qu’on a déjà eu envie de redescendre une ou deux fois, d’abandonner, une surprise, un banc de bois vide, cerné de rubans pour que les vaches ne viennent pas le démolir ou le souiller. Un banc au sommet pour méditer, regarder le monde comme le faisait la marmotte ultime, la dernière de l’automne. Un banc chauffé au soleil, qui dissout instantanément l’envie de repartir. Trois fois rien, mais le sentiment de vivre un moment exceptionnel.

Banc de bois vide, cerné de rubans

Le banc sera bientôt inatteignable, noyé dans la neige. Les marmottes dorment déjà, respiration ralentie, coeur au minimum. Au printemps prochain, je remonterai avec l’ami au coeur fragile pour voir battre celui des marmottes, mes amies, mes copines rassurantes, au sortir de leur long hiver dans les sous sols du monde. Et je vous en parlerai encore, et vous ne me direz rien car vous aussi je le sais, ces petites bêtes tendres vous touchent comme vous touche un banc qui vous attend quelque part pour que votre repos soit imprévu et doux.