Hommage d’un rouge-gorge à Benoît Violier

Le matin, dans ma cuisine, en préparant le café, j’ai les yeux à la hauteur de l’étagère à épices et je vois sans le vouloir le sel et le poivre dont les flacons portent les initiales de Benoît Violier. Je faisais partie des privilégiés qui recevaient de sa part, à Noël, quelques bricoles de qualité avec une carte de voeux.

Texte : Philippe Lôtre
Photos : Pierre-Michel Delessert

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Je n’ai pas la tendance au mausolée où au culte fétichiste, mais je garde ce poivre et ce sel avec plaisir, et j’aime me souvenir de Benoît, ce qui m’arrive très souvent, j’en ai pris conscience au fil des jours, depuis qu’il a décidé de quitter ce monde.

Je l’aimais bien ce cuisinier que j’avais eu la chance de connaître un peu autrement que par son talent professionnel. C’est plutôt notre passion pour la nature qui nous liait un peu. Je dis un peu, je le précise, pour que personne n’aille penser que je veuille afficher ici une amitié en quelque sorte prestigieuse avec le défunt. Étions-nous copains, amis, camarades ? Je crois que pendant les quelques heures, disons deux fois par année, où nous nous asseyions à la même table — sans manger ! – pour évoquer la chasse, la montagne, la gélinotte aperçue dans la forêt, les bouquetins tout là-haut, les chamois, nous étions un peu frangins. Et puis nous nous quittions pour vivre et glaner de nouvelles histoires à échanger. Les saisons passaient, j’aimais savoir que Benoît existait quelque part. Il me disait en souriant passe « quand tu veux à Crissier », je ne passais pas, ou si rarement, mais ma pensée allait
vers lui, de loin, et je savais qu’un de ces quatre, nous nous retrouverions.

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Je pense à lui, donc, et j’ai beaucoup tourné dans ma tête la manière dont je pourrais fabriquer une chronique en forme d’hommage. Plus pour moi que pour lui. Le temps passe, les semaines, je continue à me balader le plus possible dans la nature. Tiens j’y repense, nous avions projeté d’aller ensemble à la chasse en Écosse. Je l’aurais suivi avec mon appareil photo et nous aurions mangé le soir chez un de ses amis. Quand je me balade, je pense à lui. C’est comme ça. Je ne sais pas si c’est votre cas, mais je découvre que quelqu’un qu’on aimait bien et qu’on connaissait juste un peu, peut manquer beaucoup quand il n’est plus là même si on ne le voyait pas souvent. Ce sont des gens qui font partie du paysage de nos vies, comme une montagne qu’on ne voit pas chaque jour mais dont on sait qu’elle est là-bas, qu’elle sera belle cet été, qu’on pourra aller la voir.

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Je pense à lui quand je vois les vagues du lac qui déferlent contre la digue du port où je m’arrête. Et le lendemain je pense à lui quand je reviens, que je trouve le lac apaisé, les galets tous sur la même plage mais tous à un endroit différent. Je pense à Benoît quand je regarde des photographies que j’ai faites ici et là. Un écureuil sur un arbre à Central Park, à New York. Y voir un écureuil est d’une banalité absolue, mais le deviner tout petit en haut de son arbre, sur fond de gratte-ciel, cela me remet en tête la musique des mots enthousiastes et impatients de Benoît racontant comment il aimait repérer les animaux dans la montagne, de très loin.

J’ai pensé à lui quand je me suis arrêté sous un rouge-gorge qui me lorgnait du haut d’une branche. Du coup j’ai ressorti une image d’un autre rouge-gorge dans un coucher de soleil de novembre. Benoît, dans ses marches vers les hauteurs, savait s’arrêter et s’émerveiller devant le minuscule, et j’étais toujours épaté de penser que ce cuisinier classé numéro Un dans le monde pouvait trouver son bonheur avec trois fois rien, une petite vie croisée ici et là, une grive, un perdreau, un troglodyte. Un arbre particulier.

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J’ai pensé à lui l’autre jour quand je suis allé m’égarer dans la plaine du Rhône, au bout du lac Léman, entre les roselières et les étangs comme il en avait tellement fréquentés dans sa jeunesse, sur les talons de son grand-père, en Charente-Maritime. J’ai vu neuf grandes aigrettes blanches s’envoler sur fond de neige, j’ai vu le martin-pêcheur faire ployer un roseau lui servant de perchoir, j’ai vu des sarcelles et j’ai pensé à Benoît, en une sorte d’échange d’impressions que nous avions encore même s’il n’est plus là, ou plus comme avant. Il faisait froid. Gris. Il faisait comme sur ces cartes postales de Noël de l’ancien temps qui sont si bien dessinées qu’on y sent la température, l’ambiance, le temps qu’il fait et presque le coeur des personnages qui bat.

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Sur le chemin du retour je me suis arrêté à la boucherie Guillet à Villeneuve. Depuis des années je me disais il faut que je m’arrête, je connais le patron, il aime les belles choses, et surtout, oh élément essentiel, il aime les brocantes, comme moi. J’avais enfin le temps de passer par là. Il était là. En voyant
son étal, tous ces produits magnifiques, toutes ces préparations, j’ai encore pensé à Benoît. Le goût du travail bien fait, du respect du produit donc de la vie. Nous avons parlé pendant une demi-heure de la vie, de brocante, de ses goûts, de ses passions, il m’a préparé — on dit parer je crois — un morceau
de rumsteck avec finesse, savoir-faire, j’ai regardé les gestes, j’étais comme un apprenti devant un maître, comme à l’école et j’adorais cela.

Je suis reparti en pensant à Benoît. On ne peut pas faire revenir les partants, mais penser à eux est fertile. Dans le jardin, quand je suis arrivé, un rouge-gorge picorait les graines dans la mangeoire désertée par les autres voraces. Il était paisible et apaisant.