Domaine Pierre Latine

Ancien syndic d’Yvorne, Philippe Gex a créé l’un des plus beaux domaines vaudois. En 2017, n’ayant pas d’enfant intéressé par la reprise de l’entreprise familiale, celui qui a été gouverneur de la Confrérie du Guillon pendant onze ans a cédé le Domaine Pierre Latine à André Hoffmann, un descendant de la famille qui a fondé l’entreprise Roche très impliqué dans la défense de l’environnement. Nous lui avons rendu une petite visite.

Texte : Alexandre Truffer
Photos : SP

Propriétaire de trois domaines viticoles : voilà ce qu’indique la carte de visite tendue par André Hoffmann. À droite, Alpamanta, un vignoble cultivé en biodynamie dans la province de Mendoza en Argentine ; au milieu, le Domaine Hoffmann-Jayer, qui regroupe une dizaine d’hectares en Bourgogne ; à gauche, Domaine de la Pierre Latine Yvorne. Le vice-président du groupe pharmaceutique Roche est un épicurien éclectique. « Je suis né en 1958. Ma mère était une Autrichienne d’origine russe. Mon père, le petit-fils du fondateur de Roche, était un ornithologue qui s’est installé en Camargue pour faire sa thèse sur le goéland qui nichait dans le delta du Rhône. Comme, jusqu’à l’âge de quinze ans, j’ai fait toutes mes écoles à Arles, j’ai conservé un petit accent du sud. »

Vignoble spectaculaire de 2,6 hectares en terrasses, le Clos du Crosex-Grillé, que l’on peut traduire par « combe de feu », se situe au sommet des coteaux d’Yvorne, mais sur la commune d’Aigle.

La durabilité : une mission Maturité à Genève et études d’économie à l’université de Saint-Gall seront suivies d’un stage dans une entreprise viticole d’Afrique du Sud. « Je devais vendre du vin aux restaurants de la région de Stellenbosch. C’est là qu’est né mon intérêt pour le monde de la vigne. » Après avoir travaillé quinze ans à Londres, et s’y être marié, le vice-président du conseil d’administration de Roche est revenu en Suisse au début du siècle. « J’ai deux passions dans le vin : le Chasselas et le Pinot Noir. Par une de ces surprises de la vie, j’ai pu acquérir au même moment un domaine en Bourgogne et dans le Chablais vaudois. Auparavant, j’avais acquis avec un cousin un domaine – dont je ne suis pas propriétaire, mais juste actionnaire – en Argentine. » Quand on lui demande quel objectif il se fixe à l’achat d’une propriété viticole, André Hoffmann nous dresse un portrait assez complet de ses motivations. « Je dois vous parler de mon engagement pour la durabilité, poursuit celui qui a été pendant vingt ans vice-président du WWF international. Je suis convaincu que nous vivons des temps compliqués marqués par des défis essentiels tels que le changement climatique, la raréfaction des matières premières et la perte de biodiversité. Une grande partie de ma vie a été consacrée à renforcer la durabilité du système : comment créer plus de résilience, comment gérer les risques du futur. Ce qui m’intéressait dans une pratique agricole, c’est ce côté respectueux de la nature et de l’environnement. À Yvorne, nous pratiquons une viticulture raisonnée, car le bio est quelque chose qui demande à être apprivoisé. En reprenant le domaine de Philippe Gex, une entreprise rentable qui propose des vins reconnus pour leur qualité, j’aimerais développer un modèle qui puisse conserver une viabilité économique tout en évoluant vers la demande d’un consommateur qui veut moins de chimie dans les vignes et plus d’authenticité. Nous aimerions prouver que notre vin peut être bon, durable et profitable, car il ne faut sacrifier aucun de ces aspects si l’on peut proposer quelque chose qui tienne sur la durée. » Pour accompagner l’entretien, André Hoffmann a choisi l’Yvorne Nature, un terme qui n’indique pas que le vin est certifié en agriculture biologique ou vinifié sans sulfites, mais qu’aucun produit phytosanitaire n’a été utilisé cette année-là sur la parcelle où est né ce 2020.

YVORNE GRANDEUR NATURE

Fin 2019, l’association Yvorne Grandeur Nature – présidée par Philippe Gex et qui a pour vice-président André Hoffmann – s’est donnée pour but de faire du plus célèbre lieu de production du Chablais, la première appellation de Suisse entièrement impliquée dans un modèle de développement durable, respectueux de la faune et de la flore et compétitif sur le marché. Le but est de réaliser des études scientifiques, de vulgariser leurs résultats dans des publications promotionnelles et de mettre à disposition une infrastructure ainsi qu’une plate-forme de communication. « Nous avons réalisé un inventaire de la biodiversité (faune et flore) locale afin de comprendre quelles sont les bonnes pratiques à mettre en place dans un vignoble, qui est une monoculture, afin de créer plus de résilience face aux ravageurs. Sur le Domaine Pierre Latine, nous avons planté des arbustes, enherbé des parcelles, refait des haies, créé des tas de pierres qui serviront d’abris aux reptiles. L’idée est que ces pratiques, dont les effets sont étudiés par Changins, offrent aux vignerons une palette de solutions, dans lesquelles celui-ci puisse puiser, qui soient bonnes pour la terre, pour le vin et pour lui-même. ».

Faire bon et durable: l’obsession d’André Hoffmann.

CROSEX-GRILLÉ : UN CLOS LÉGENDAIRE

Vignoble spectaculaire de 2,6 hectares en terrasses, le Clos du Crosex-Grillé, que l’on peut traduire par « combe de feu », se situe au sommet des coteaux d’Yvorne, mais sur la commune d’Aigle. Les ceps abondamment abreuvés de soleil produisent une minorité de Syrah (3000 mètres) et du Chasselas. Ce dernier, planté sur 1,9 hectares, donne naissance au Clos du Crosex-Grillé Cuvée des Immortels, qui est élevé à parts égales en amphores de béton et en cuve inox. Grand Cru emblématique du Chablais, ce blanc puissant a été sélectionné par la Mémoire des Vins Suisse, une association créée par des journalistes alémaniques afin de démontrer le potentiel de garde des vins suisses. Une soixantaine de bouteilles sont ainsi mises de côté chaque année depuis quinze ans dans le « trésor » de la « Mémoire ». En 2013, le 2006, premier millésime sauvegardé dans la mémoire, était décrit ainsi : « Robe claire aux reflets d’or ; nez moyennement expressif et épicé ; bouche tendue par une belle acidité qui porte des arômes de fruits mûrs et quelques notes minérales. Un vin plein de personnalité qu’il faut encore conserver. » Six ans plus tard, jugé à son apogée, ce Chasselas impressionnait les spécialistes qui l’ont dégusté par « sa robe dorée, son nez de fleurs d’oranger, de fruits confits et de miel, ainsi que par sa bouche ample qui débutait par une attaque sur des notes tertiaires et se terminait par une finale sur le miel de châtaigne, la cire d’abeille et un peu d’amertume ». Cette capacité au vieillissement n’est pas la seule caractéristique du Clos du Crosex-Grillé. En 1835, Suzanne Churchill vient parfaire son éducation dans la Riviera lémanique. Cette orpheline, fille du comte de Malborough, épouse, trois ans plus tard, Aimé-Timothée Cuenoud, fils d’un pasteur de Villette propriétaire du Crosex-Grillé. Le clos restera dans la famille du plus célèbre des premiers ministres anglais jusqu’au début de la Seconde Guerre Mondiale. Racheté en 1938 par les patrons du futur groupe Edipresse, Jacques Lamunière et Samuel Payot, il sera vendu en 1980 au vigneron exploitant, Paul Tille. Lorsque Philippe Gex et Bernard Cavé en font l’acquisition en 2002, tout est à reconstruire. Le duo s’investit pour redonner tout son lustre à ce domaine historique, qui sera acquis par André Hoffmann en 2017, lorsqu’il rachète le Domaine de la Pierre Latine auquel le Clos du Crosex-Grillé est désormais intégré.