Délectations tessinoises

Le Tessin offre des instantanés d’images à tomber de sa chaise ; panoramas somptueux, lacs alpins, villages coquets, influences méditerranéennes sur ses rives… La région connectée à la Lombardie est une terre de contrastes, un lieu préservé où vous pourrez vous laisser porter.

Texte : Mireille Jaccard
Photos : Mireille Jaccard sauf mentions contraires

Un dimanche matin, sur la route qui longe le lac de Lugano, les premières notes du morceau « E se domani » de Mina résonnent. Face à vous, les eaux cristallines et pensives sans vague à l’âme au bord desquelles on se balade tranquillement avant la torpeur de l’après-midi. Sur ces terres bénies y poussent la vigne et les amandiers, les flashs de couleurs détonnent, les gens ont cette courtoise à l’ancienne avec un babil bourdonnant de félicité. Les bonnes manières aux sonorités estompées ont une place de choix, sans le tralala, de parade ou de surenchères fanfaronnes. Les regards y sont francs, les visages s’éclairent d’un sourire dès que l’on s’engage. On comprend vite de quoi il en retourne et on se surprend à décélérer la cadence sans crainte ; celle de nos pas, de la journée, du flux de pensée. On se met alors à reprendre son souffle à l’ombre de quelques larges feuilles de figuier, au coin d’une pâtisserie familiale couronnée d’une enseigne en lettres rondes désuètes ou sur un banc en bois au milieu d’une église endormie.

Vue depuis la Villa Orselina

LUGANO : PROPICE À UNE SONORITÉ ESTOMPÉE

Dans l’enclave luxueuse le climat de la ville y est doux toute l’année. La cité de 60 000 habitants, peut-être la plus italienne de Suisse, sait jouir d’un arrière-pays verdoyant. Ici, l’impression qu’une vitalité surgit de toute part est presque palpable. On touche de la paume de la main cette impression sublime d’être tous les jours en vacances. Le magnifique terroir a contribué à forger des produits d’exception, telle que l’huile d’olive, la seule produite en Suisse, cultivée sur les coteaux du village romantique de Gandria, au pied du Monte Brè. Une belle option de balade pour se distancer des surdensités estivales et profiter des chemins de traverse ? Un trajet en bateau de Lugano à Gandria lorsque la lumière vient cogner aux fenêtres à pas de loup et que les oiseaux commencent à peine de chantonner. Le retour à pied le long des plis du Sentier de l’Olivier jusqu’à Castagnola est superbe. Trois kilomètres de marche qui vous laisseront le loisir d’infuser les nouvelles images.

Le samedi matin, dans la lumière encore tamisée, le marché de Lugano, havre d’authenticité, est une étape parfaite : Merlot issu du vignoble voisin, fromages et pains régionaux, charcuterie et légumes rangés par ordre alphabétique avec une discipline helvétique. Les étals proposent des spécialités qui ouvrent à l’imaginaire tout un champ des possibles. De quoi se mettre en appétit. Ne manquez pas de tester un grotto, une taverne locale. Celle de San Rocco, situé sur la rive opposée, accessible par une navette, est une bonne adresse. Par ailleurs, elle et offre une vue irrésistible sur Lugano.

La délicatesse

MORCOTE : LE VILLAGE RAVISSANT

Le bourg de Morcote, à une dizaine de kilomètres au sud de Lugano, fait partie de l’inventaire fédéral des villages à préserver. Il abrite de majestueuses maisons patriciennes, arcades imposantes, portiques cinématographiques, vieilles bâtisses et des jardins à la végétation efflorescente aux effluves citronnées. Tout y est idyllique. Ce village de 750 habitants, autrefois principalement composé de pêcheurs, est nommée la « perle de Ceresio ». Cette appellation vient de l’église Santa Maria del Sasso, érigée au XVe siècle et haut lieu de pèlerinage où l’on accède par un escalier de 400 marches. Le cimetière en terrasse ainsi que la chapelle sont également magnifiques.

Prendre son temps

LOCARNO : UN AIR DE PETITE RIVIERA

Ruelles fleuries, placettes, échoppes surannées… La troisième ville du canton par le nombre d’habitants, après Lugano et Bellinzone, offre aux visiteurs, non seulement les charmes du microclimat typiquement tessinois ainsi qu’une architecture de style médiéval comme la Città Vecchia, derrière la Piazza Grande mais aussi, la sensation d’être au cœur d’un petit village. Les couples se donnent la main pour rejoindre les terrasses à l’ombre, d’autres se réoxygènent face à l’eau, les serveurs reconnaissent leur clientèle après la première visite, on piétine les vieux pavés avec le même plaisir, presque enfantin, que lorsque l’on ressent la fraîcheur du carrelage sous les pieds à l’heure où la lumière enveloppe le matin et repousse la nuit.

Surplombant le lac Majeur, toujours digne, la Villa Orselina située au milieu d’un jardin subtropical de 13 500 m2, vous tend les bras et connaît sa clientèle sur le bout des doigts. C’est l’exemple même du contrepied, de la planque parfaite qui permet de s’extraire momentanément du monde. Il incarne et témoigne de l’aristocratie réussie où on peut s’abandonner. Côté assiette, le chef Riccardo Scarmacio et sa brigade travaillent les produits avec une passion vigoureuse et savent donner une architecture organique à un plat : Risotto au pamplemousse sous une fine couche de crevettes de Mazara del Vallo, poulpe grillé accompagné de pommes de terre bleues et d’un pesto aux poivrons ou encore longe d’agneau gratiné à l’ail sauvage. Vous n’aurez besoin que de quelques livres et une bonne compagnie pour apprécier l’élégance des lieux.

Les effluves citronnées

ÎLES BRISSAGO : JARDIN BOTANIQUE

Les deux îles de Brissago font partie du réseau qui réunit les plus beaux jardins du pays. Saint Apollinaire, la plus petite des deux, est couverte d’une végétation qui a su garder son état naturel. Sur Saint Pancrace, ouverte au public depuis 1950, on retrouve des plantes subtropicales. Dans le fabuleux jardin exotique dans lequel Max Emden, un commerçant hambourgeois, a fait construite un bain romain, vous pourrez y admirer rhododendrons, palmiers du Japon, ginkgo, camélias, azalées mais aussi magnolia, agave ou cyprès de Louisiane en passant par de majestueux eucalyptus.

Paysage cinématographique

CARDADA-CIMETTA : PRENDRE DE LA HAUTEUR

Au-dessus de Locarno, Cardada Cimetta, accessible par un funiculaire et un téléphérique, offre un point de vue insolite et formidable d’où vous pourrez admirer la Pointe Dufour du Mont Rose, le lac Majeur et la plaine de Magadino jusqu’à Bellinzona. Par temps clair, vous pourrez voir les Appenins ligures, situés près de Gênes. Bien que la possibilité de se restaurer sur l’une des terrasses panoramiques soit tenante, l’option pique-nique gourmet après l’une des excursions praticables toutes l’année est une riche idée pour se reconnecter avec cette nature extraordinaire à portée de main.

À une trentaine kilomètres de là, le Ponte dei salti (pont des sauts) un pont en pierre à deux arcades d’origine médiévale, connu sous le nom de « pont romain », détruit partiellement en 1868, il fut reconstruit en 1960. Il enjambe le Val de Verzasca à Lavertezzo. Le Val Verzasca offre diverses possibilités de baignades dans des eaux émeraude fabuleuses. Plus haut encore, à une vingtaine de kilomètres, le village magique de Sonogno. Les maisons et les ruelles typiques y sont particulièrement bien conservées.

Piazza Grande, bordée de maisons Renaissance à Locarno

BELLINZONA ET CHÂTEAUX DU MOYEN-ÂGE

Jouissant d’une situation stratégique, déjà perçue par les Romains, de par les cols alpins du Saint-Gothard, Saint-Bernard et Lukumanier, la ville de Bellinzona constitue un passage vers l’Italie à partir du nord et l’accès aux Alpes à partir du sud. La ligne d’horizon du chef-lieu du canton du Tessin est formée par une triade de châteaux forts du Moyen-Âge les mieux conservés de Suisse, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. En raison de sa situation, Bellinzona fut à plusieurs reprises l’enjeu de conflits entre les ducs de Milan et les Confédérés helvétiques. Ce fut en 1516 seulement que la Confédération put annexer la ville.

Ses vieilles façades, ses cours et ses recoins restaurés témoignent de l’histoire de cette ville de culture lombarde. Des hôtels particuliers richement ornés et de belles églises émaillent les nombreuses ruelles. Les nombreuses échoppes et boutiques de spécialités gastronomiques sont autant d’invitations à la douce oisiveté et à la flânerie entre deux cappuccino au cœur amoureux pris dans des cafés à l’ambiance indolente. Ne pas ratez pas le marché dans le centre historique tous les samedis.

Bellinzona est le point de départ idéal pour des excursions vers Locarno et Ascona, par le Monte Ceneri vers le Sud du Tessin avec Lugano en son centre, vers les romantiques vallées latérales tessinoises et au nord vers la Leventina avec le val Bedretto ou la vallée ensoleillée de Blenio.

Création du chef Riccardo Scarmacio et sa brigade
Un classique à l’heure du déjeuner

LE MURMURE DES SOUVENIRS

Avant de retrouver le bruit ambiant du monde et les lendemains joyeux, l’exil doré tessinois vous restera sans doute profondément ancré entre les déambulations des souvenirs et celles du cœur. Vous aurez embrassé la volupté, réjouit du bruit des volets que l’on ouvre aux aurores quand tout est encore calme, accueilli le bruissement des draps frais avant la sieste de l’après-midi, profité de l’heure parfaite pour l’aperitivo sous la pergola fleurie dans une sorte de fragment d’éternité. 

Se reconnecter à la nature tout autour