Claude Lässer | Un Fribourgeois à la force tranquille

Claude Lässer nous accueille sur le pas de sa porte. Décontracté, en bras de chemise. Par ce bel été, parfois caniculaire, c’est un jour sans. La météo ne permet pas de rester sur la terrasse. Il nous conduit au salon. Notre hôte a cette simplicité naturelle que beaucoup de Fribourgeois ont su conserver dans ce monde d’esbroufe. Ce qui ne l’a pas empêché de connaître notoriété et succès, jusqu’au gouvernement cantonal, et de faire preuve d’une personnalité fine et complexe, qui se révèle tranquillement. Au fil d’une rencontre pleine d’agréments dans sa villa de Marly.

Texte : FABIEN DUNAND
Photos : PIERRE-MICHEL DELESSERT

C’est l’heure de l’apéro, d’un verre de blanc, bien que notre hôte en boive de moins en moins. S’il aime bien le chasselas, il apprécie surtout les blancs français, avec une mention spontanée pour le Pouilly, Fumé côté Loire, Fuissé côté Bourgogne. Claude Lässer avoue pourtant un faible pour le Bianco Rovere, un blanc sec de merlot, élevé en barrique par Brivio Vini, à Mendrisio. C’est lui qui s’invite dans nos verres, en millésime 2010. Sa belle couleur jaune paille annonce un final savoureux. Un magnifique plat de charcuterie tessinoise décore la table. Jambon, salami, coppa, lard blanc ne font pas longtemps tapisserie.La famille de Claude Lässer est une vraie Suisse miniature. Son père, sellier-tapissier à la base, puis représentant de commerce, venait de Zurich, alors que sa mère, ouvrière d’usine, était payernoise. C’est la mobilisation qui leur a permis de se rencontrer pendant la Deuxième Guerre mondiale. Lui-même, devenu notable fribourgeois, et non des moindres, est originaire de Buchholterberg, dans le Berner Oberland. Et il est protestant tandis que sa femme, Marie-Jeanne, d’origine tessinoise, est de confession catholique. Mais elle n’a jamais vécu au Tessin. Son père était chef de gare à Grandson avant de finir sa carrière à Palézieux.

 

L’ÉCONOMIE DÉJÀ

 

Cadet d’une fratrie de trois garçons, Claude Lässer est né le 29 août 1949, à Payerne, où il a vécu ses cinq premières années. Après un bref intermède à Neuchâtel, il s’est retrouvé à Fribourg où il a suivi toutes ses études : école primaire, Collège Saint-Michel. Il en sort avec une maturité commerciale, prolongée par une licence en sciences économiques et sociales à l’Université de Fribourg. On est en 1972.
 
La cuisine est l’affaire de Marie-Jeanne ; Claude, lui, c’est la cave !
Engagé par le Crédit suisse à la fin de ses études, il accomplit des stages en Allemagne et à Londres avant de revenir sur les bords de la Limmat où il travaille au siège de la banque comme analyste financier jusqu’en 1979. « A cette époque, je cherchais à rentrer, raconte-t-il. C’est comme cela que je suis devenu économiste communal, à Marly, où j’habite depuis lors. J’étais chargé du Service des finances et secrétaire général de la commune.

 

En 1985, il retourne dans l’économie privée, d’abord chez Illford, entreprise photo- chimique établie à Marly, comme chef du personnel. Puis dès 1989, chez Ciba-Geigy, où il accède trois ans plus tard au poste de directeur administratif du centre de recherche, tou- jours à Marly.

Nous sommes bien à la table de Claude Lässer. Mais ce n’est pas lui qui officiera en cuisine, pas plus aujourd’hui qu’un autre jour. Les assiettes sont l’affaire de sa femme. Lui s’occupe des verres et surtout de leur contenu. « C’est elle qui cuit, c’est moi qui mange, dit-il avec humour. La cave, c’est moi. » Une manière de nous inviter à descendre la visiter.
 

C’est elle qui cuit, c’est moi qui mange, dit Claude Lässer avec humour au sujet de sa femme et lui.

 

« Mes prédilections vont aux Bordeaux, pas forcément les plus prestigieux, explique- t-il en sortant quelques bouteilles, et au merlot tessinois, surtout en mono-cépage. Je n’achète pas beaucoup, mais j’aime bien acheter chez les producteurs, qui deviennent peu à peu des amis. »

 

Claude Lässer cite Guido Brivio, à Men- drisio, dont les compétences œnologiques relèvent de l’encyclopédie et qui produit des vins remarquables, comme le Vigna d’Antan, superbe assemblage ou le magnifique merlot Platinum, son vin de prestige. Il évoque aussi Meinrad Perler, à Arzo et Genestrerio, qui, parmi une belle palette, produit une petite merveille, le Sottobosco, combinaison subtile de cinq cépages (merlot, cabernet sauvignon, gamaret, cabernet franc et petit verlot). Ou encore Nicola Corti, à Balerna, la plus vieille cave du Tessin (1792), dont les merlots, notamment le Tre Corti, et le Lenéo, ne comptent plus les distinctions.

 

LA PASSION DU MERLOT

 

Cet amour du merlot n’est pas né du hasard. Marie-Jeanne possède en hoirie avec les autres membres de sa famille une vieille maison au Tessin. Même si le confort reste un peu spartiate, c’est là que le couple descend une fois par année pour deux-trois semaines. Pour des raisons de commodité, ils vont à l’hôtel lors de week-ends prolongés. Mais dans tous les cas, c’est l’occasion de visiter les amis producteurs de vins. Au fait, comment Claude et Marie- Jeanne se sont-ils rencontrés ? Simplement sur leur lieu de travail et pour une bonne rai- son. C’est Claude qui a engagé Marie-Jeanne : comme secrétaire à la commune de Marly.

Notre hôte avoue un faible pour le Bianco Rovere, un blanc sec de merlot, élevé en barrique par Brivio Vini à Mendrisio.
Si vous lui demandez quel thème il choisirait s’il écrivait un livre autour de la table, Claude Lässer n’a pas besoin de réfléchir. Ce serait un livre sur les plats tessinois. Bien sûr, il aime aussi voyager dans son assiette. Avec la cuisine italienne, surtout pour les pâtes maison, la cuisine japonaise, où tout est fait devant vous, ou encore la cuisine chinoise. Il est allé deux fois en Chine et il a adoré. « A chaque repas, on vous sert une petite merveille. Mais le sommet du plaisir à table, pour moi, c’est un repas simple, voire rus- tique, avec une grande bouteille. J’aime la cuisine des vrais grotti, qui servent la polenta et la mortadelle tessinoise avec un choix de vins tessinois à des prix incroyables. » Comme en écho, Marie-Jeanne a préparé des fagioli e mortadella (voir la recette en encadré), une régalade comme notre hôte les aime par-dessus tout. Dans nos verres, un Tre Corti 2010 ou un Castello Luigi 2009, merlot et cabernet, de chez Luigi Zanini, à Arzo, complètent cet instant de bonheur.

 

Seule réserve au plaisir de manger, Claude Lässer n’aime pas les abats, les viandes filandreuses. De la cuisine de son enfance, il se souvient avec joie des fricandeaux maternels. « Ma mère les faisait très bien avec des légumes et des herbes au lieu de la chair à saucisse. Dans ma famille, on n’était pas très gastronome. Et à l’époque, tout le monde devait compter. Le vin, quand il était sur la table, était de la pelure d’oignon. J’ai découvert le vin vers 16-17 ans et je me suis développé par moi-même. C’est l’expérience qui m’a servi de formation. »

 

A l’apéro, jambon, salami, coppa et lard blanc ne feront pas longtemps tapisserie ! 

 

LA POLITIQUE EN PRO

Onze ans à la Municipalité de Marly, dont une bonne moitié comme syndic, 5 ans député au Grand Conseil fribourgeois, et 15 ans au Conseil d’Etat. La carrière politique de Claude Lässer est bien remplie. Lancée en pleine force de l’âge, elle s’est surtout développée à grande vitesse. Il ne s’est écoulé que dix ans entre son élection à la Commune de Marly et son accession au Conseil d’Etat.

C’est en effet en 1986, à 37 ans, que Claude Lässer s’engage dans la politique active. Il est élu au Conseil communal de Marly sur la liste radicale et se voit confier les finances. Vice-syndic dès son entrée en fonction, il accède à la syndicature en 1991, l’année où il est également élu député au Grand Conseil. En 1996, il brigue avec succès un siège au Conseil d’Etat où il se voit confier la Direction des Travaux publics. Il restera responsable de l’aménagement, de l’environnement et des constructions jusqu’en 2004, date à laquelle il passe à la Direction des Finances.

Comment peut-on, en étant protestant, faire une telle carrière dans un canton tou- jours présenté comme très catholique ? Claude Lässer est catégorique. On ne lui a jamais demandé quelle était sa religion. « Ça n’a jamais été un débat. »

 

«Le sommet du plaisir à table, c’est un repas simple, voire rustique, avec une grand bouteille.»

 

Quant au choix du parti, il relève de convictions bien ancrées, mâtinées d’une vision très réaliste des choses. « Dans l’esprit, je suis plutôt libéral. Je crois à la liberté individuelle et à la responsabilité individuelle, car il n’est pas question de laisser faire n’importe quoi. Cela étant, si on voulait vraiment être en accord permanent avec soi-même, on créerait son propre parti et on se retrouverait tout seul. Le choix doit donc se faire sur l’orientation générale et les buts principaux. C’est dans ce sens que le parti radical (le PLR aujourd’hui) correspond à mes convictions. »

 

Claude Lässer ou l’exemple d’une carrière à grande vitesse : 10 ans seulement séparent son élection à la commune de Marly et son accession au Conseil d’Etat.
 

LA DENSITÉ DU TEMPS

 

Longtemps actif au sein des instances du parti (il s’occupait des finances, pour changer), Claude Lässer s’est peu engagé dans les com- missions chargées d’élaborer le programme. « Quand vous êtes le président ou le comité du parti, vous pouvez taper sur la table pour dire qu’il faudrait faire ceci ou cela. Vous pouvez aussi le faire en tant qu’élu au parlement mais c’est déjà différent, car il faut trouver des accords, des majorités pour faire passer une loi. A l’exécutif, tout change : il faut rechercher et accepter des compromis. Ce qui m’a le plus impressionné au Conseil d’Etat, c’est la densité du temps. D’où la nécessité de saisir rapidement les enjeux, d’en faire la synthèse et d’avoir à ses côtés des gens sur lesquels on peut compter. »

 

Le couple s’est rencontré sur son lieu de travail : c’est Claude qui a engagé Marie-Jeanne à la commune de Marly !
Pour être juste, Claude Lässer estime avoir eu de la chance. Il a pu travailler en bonne harmonie avec ses collègues. « Au Conseil d’Etat, nous n’étions pas seulement sept individualités autour de la table. Dans nos séances hebdomadaires, nous restions dans la ligne, nous cherchions à nous apporter aide et soutien plutôt que la contradiction. Pendant ces quinze ans, la collégialité a bien fonctionné. » L’action des gouvernements auxquels il a participé est d’ailleurs reconnue. Elle a redoré le blason du canton à l’extérieur, assaini les finances de l’Etat non par l’impôt mais par l’augmentation du revenu des activités économiques à haute valeur ajoutée, réduit massivement le nombre des communes et boosté le développement durable du canton. 

 

Il a quitté le Conseil d’Etat fin 2011. A 62 ans. Alors à la retraite, Claude Lässer ? Pas vraiment. Il est toujours actif dans le secteur de l’énergie, en particulier de l’électricité. Président du Groupe E, vice-président d’EOS Holding et membre du conseil d’administration d’Alpiq, il est également administrateur du Groupe E Celsius, leader dans la production, l’approvisionnement et la distribution de chaleur renouvelable et de gaz naturel en Suisse occidentale.

Sur le plateau de fromages, de petits formaggini de vache et de chèvre, entre autres !

 

Le plateau de fromages est accompagné d’un Trentasei 2010, merlot de chez Gialdi, élevé en fût de chêne pendant 36 mois. Un vin élégant et viril, d’une grande et longue richesse en bouche qui porte à merveille les petits formaggini de vache et de chèvre. Il ne manque plus que la Méditerranée.

 
 
 
CHEVALIERS DE LA TABLE

Une fois par an, Claude Lässer se retrouve avec un groupe d’amis autour d’une grande table, d’ici ou d’ailleurs, pour un repas gastronomique. Selon le lieu, un minibus ou l’hôtel de l’heureux élu les attend pour que rien ne vienne gâcher la fête. Par goût du partage, Claude Lässer est aussi membre de nombreuses confréries : de la Confrérie du Gruyère, de la Confrérie des vins fribourgeois, de la Confrérie de la chaîne des rôtisseurs, et même de la Confrérie des anysetiers, bien qu’il n’aime guère le pastis. Ce sont à chaque fois des amis, des retrouvailles. Une seule l’a déçue, la Confrérie des chevaliers du Tastevin, trop à l’étroit aujourd’hui dans l’écrin du cellier du Clos de Vougeot où les participants se retrouvent entassés. Rien à voir avec la Confrérie du Guillon, dont il apprécie tout à la fois la qua- lité de l’accueil et des repas et la verve des prestations oratoires qui accompagnent ses chapitres. Membre d’honneur, il s’y rend tous les trois ou quatre ans.


Claude a découvert le vin vers 16-17 ans et s’est formé par l’expérience. Il sourit du vin servi sur la table familiale de son enfance : « C’était de la pelure d’oignon ! »

Le Club Prosper Montagné a la chance de le compter parmi ses fidèles depuis une dizaine d’années. Il en est même l’emblématique ambassadeur pour le canton de Fribourg depuis quatre ans. A sa grande satisfaction, l’effectif du club fribourgeois, qui tourne autour de 120 membres, reste stable. De nouvelles adhésions compensent régulièrement les départs, alors que bien d’autres clubs peinent à recruter. Mais pas question pour Claude Lässer d’en faire une coterie où l’on cherche à profiter des meilleurs restaurants sans vouloir y mettre le prix. « On ne chinoise pas, dit-il. Les chefs et les artisans de bouche doivent gagner leur vie. Le club est conçu pour que les membres y trouvent du plaisir, non des avantages au détriment des professionnels. » Aujourd’hui presque tous les métiers de bouche sont d’ailleurs représentés au sein du club fribourgeois : boulangers, fromagers, pâtissiers, bouchers, confiseurs, etc. Il ne manque que des chocolatiers, sans doute plus pour longtemps.

 

AUX ENSEIGNES DE GASTROFRIBOURG

 

Fribourg peut en effet se réjouir d’être un lieu de haute gastronomie, qu’aucun flambeur n’est venu gâter. Notre amphitryon pense notamment aux Trois Tours, à Bourguillon, où officie Alain Bächler, avec autant de talent que de discrétion. Et à Pierrot Ayer, qui va retrouver son piano et ses notes créatives du Boulevard de Pérolles, à Fribourg. Ou encore à Serge Chenaux, au Sauvage, au sommet de son art. 

 

Si Claude Lässer veut quelque chose de précis à travers le canton, il n’a que l’embarras du choix. « Je vais dans tel ou tel restaurant, à l’Ecu à Bulle, chez Anne et Alain Braillard ; à l’Auberge St-Claude d’Eric Morel, à Lentigny, en particulier pour la chasse ; à l’Auberge de la Croix-Verte, à Echarlens, pour les cuisses de grenouilles… » A l’entendre faire ainsi l’éloge des tables de la région, on comprend mieux pourquoi il est membre d’honneur de GastroFribourg.
Au dessert, le goût aérien d’un Tiramisu aux fruits et sans œufs témoigne à nouveau des talents de Marie-Jeanne, dont la jovialité sou- riante et la complicité d’esprit avec son mari ajoutent au charme du repas.

 

Au dessert, un Tiramisu aux fruits et sans œufs, au goût aérien !
 
SUR UNE TOUTE AUTRE SCÈNE
 
Car Marie-Jeanne a d’autres atouts dans son jeu. Elle a fait du théâtre amateur pendant 27 ans, au Théâtre du Petit Marly, qu’elle a contribué à fonder en 1986. Sans se prendre la tête – on reste dans les pièces de boulevard – mais non sans succès auprès du public et des critiques de La Liberté. Quelques exemples ? En 1990, elle met en scène une pièce de Raoul Praxy, Jeff, un personnage qui s’enferre de plus en plus dans le mensonge et, bien sûr, à son détriment. En 1987, elle joue le rôle principal dans La Soupière, pièce de Robert Lamoureux. Elle est Tante Violette, la soupière précisément, comme l’appelle son neveu Paul qui ne rêve que d’une chose : la faire supprimer pour profiter de son argent. En 2007, elle est en tête d’affiche dans Le Saut du lit, un vaudeville de Ray Cooney et John Chapman. C’est l’histoire d’un couple, Josiane et Philippe, qui réaménage son appartement avec l’aide d’un décorateur. Leurs ennuis commencent quand ils acceptent de prêter leur lit à des amis pour des galipettes coquines ! En 1999, elle est l’une des « héroïnes » de Vacances de rêve, une comédie de Francis Joffo, dans laquelle les personnages qui se retrouvent dans une villa de la Côte d’Azur finissent par ne plus savoir qui est qui ni qui fait quoi ?

 

Qu’on se rassure, ce n’est pas le cas de Marie-Jeanne. Quand son mari a souhaité se lancer en politique, elle y a mis trois conditions : 1. Les amis, on se les garde. 2. Je continuerai de travailler professionnellement, ce qu’elle a fait, chez un architecte, puis chez un médecin et enfin, dans une agence d’une grande assurance. Et je continuerai à faire du théâtre. Il est d’ailleurs arrivé que Claude donne des coups de main à son actrice préférée, en tenant la caisse des entrées et en travaillant à la buvette. De toute évidence, ce couple était fait pour monter sur scène.