Chaque rencontre avec une buse est une aventure !

Je devais avoir sept ans. Un peu plus ou un peu moins. Mais j’étais dans cette période de la vie où l’on s’invente avec trois fois rien des histoires dans sa tête.

Texte : Philippe Lôtre

Ce jour-là, je m’étais rendu à pied, à disons trois cents mètres, dans le chantier d’une maison en construction. J’y allais souvent, et j’y regardais travailler les ouvriers. Ils fabriquaient du mortier, ils passaient des murs à la truelle, ils poussaient leurs lourdes brouettes, ils me laissaient monter à l’étage, au cœur du chantier, en suivant un escalier en construction. Je passais ainsi des heures dans une sorte de parc d’attractions gratuit, entouré de la bienveillance des ouvriers, imprégné des odeurs de ciment, guettant et trouvant les surprises possibles.

Trois orphelines dans le chantier

Ce matin-là, les ouvriers, dont je n’ai pas oublié les prénoms – Marcel et Isidore – n’étaient pas là. Mais au milieu de ce qui allait devenir, je suppose, la salle à manger, je me suis trouvé nez à becs avec trois bébés corneilles qui sautillaient toutes apeurées, les ailes déjà blanchies par les poussières de ciment. D’abord, j’ai eu peur. Puis je me suis détendu et j’ai décidé d’embarquer ces trois nouvelles amies chez moi, pour les apprivoiser, les dompter, et créer avec elles un numéro de cirque. Je les ai installés dans un carton trouvé sur place et nous voilà partis pour la maison familiale. Je souligne ici la tolérance de mes parents qui, bien que surpris, étaient assez proches des choses de la nature pour me laisser installer les trois oiseaux sur le balcon. En une journée, j’avais déjà réussi à leur faire bouger la tête dans un sens ou dans l’autre, et ils semblaient joyeux de jouer avec moi. Mon projet de cirque prenait forme, mais c’était oublier l’instinct animal : le lendemain matin, quand je suis allé les voir sur le balcon, une fois mes tartines avalées, ils m’ont salué à grands cris amicaux et affamés, mais ils n’étaient pas seuls. Au-dessus de notre maison, plusieurs corneilles tournaient, planaient, braillaient. Les parents étaient là, ils avaient retrouvé leurs petits et ils n’étaient pas décidés à les abandonner. Quel instinct, oui ! J’ai eu une belle frousse, devant le spectacle de ces oiseaux noirs qui se rapprochaient de mon balcon, de mes protégés. Je n’ai pas hésité : j’ai repris mon carton, j’y ai installé les gaillards, et je suis reparti vers le chantier, où je les ai déposés dans le verger voisin, escorté par une escadrille de corneilles au-dessus de moi.

Le lendemain, quand je suis revenu, il ne restait que le carton. Vide. Plus une corneille. Depuis ce jour-là, je regarde les oiseaux noirs avec un œil à la fois complice et respectueux. Ces parents qui avaient aussi vite retrouvé leurs mômes, c’est inoubliable.

Serrer la patte à une buse

Je vous racontais cela parce qu’il y a quelques jours, la vision d’une buse posée dans un petit talus au bord de la route a réveillé en moi un autre souvenir. Cette buse arrêtée là, dans les herbes sèches, presque en ville, à quelques mètres des voitures qui passaient en trombe, a pris des risques fous pour se poser entre la route et les maisons. Elle avait sans doute repéré un campagnol appétissant, et chaque jour, il faut manger, trouver de quoi survivre. Je me suis arrêté, je l’ai abondamment photographiée, symbole souverain de la nature posé au milieu de la civilisation agressive. Cela m’a rappelé une autre buse. Il y a quelques années, j’en avais recueilli une sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute. Elle bougeait encore un peu mais semblait proche de rendre son dernier soupir, ce qui me remplissait de tristesse. Il suffit parfois du courant d’air d’une voiture passant en pleine vitesse pour briser le vol d’une buse en vol au bord de l’autoroute. Je l’ai prise dans ma veste, je l’ai emmenée chez le vétérinaire qui l’a examinée et m’a assuré qu’elle n’avait rien de cassé. Il suffit, m’a-t-il dit, de la nourrir pendant quelques jours et elle repartira. Alors voilà : pour la buse que j’ai surnommée Jules, j’ai entièrement fermé mon balcon avec des grillages, et je l’y ai installée. Chaque jour, pendant une semaine, je l’ai nourrie en la tenant d’une main de petits morceaux de ragoût de bœuf. Elle a repris des forces. Elle a retrouvé son allure majestueuse. Et un matin, quand je l’ai prise pour lui proposer son petit-déjeuner, elle m’a témoigné sa reconnaissance d’une façon inattendue : de ses serres, elle m’a attrapé deux doigts de la main droite et a serré, serré, serré, comme elle doit serrer les pauvres campagnols. Je suis instantanément devenu un campagnol, d’ailleurs, au bord de me sentir mal tellement la douleur était forte.

J’ai mis, je pense, dix minutes pour la faire lâcher, et dix jours de soins pour pouvoir rebouger mes doigts. Elle aussi, je l’ai installée – avec des gants ! – dans un carton et je suis allé la relâcher non loin du lieu où je l’avais adoptée. Savez-vous qui l’a accueillie quand elle est sortie de sa cachette pour reprendre son envol : dix, vingt, cent corneilles bien décidées à la plumer sur place. Elle s’est envolée, elle est montée en spirale, poursuivie par la bande de filous noirs, elle est montée, montée, si haut qu’ils ont renoncé à la suivre. Je lui ai fait salut avec ma main tuméfiée. Depuis, j’aime toujours autant regarder les buses, mais promis juré, il n’est plus question de leur serrer la main et de croire que l’amitié est si facile comme ça entre un campagnol à visage humain et une buse même soignée avec patience et efficacité.