Chantal Ritter Cochand, de l’amour en bouteilles

Il y a beaucoup d’amour dans ses vins. Chantal Ritter Cochand est devenue vigneronne sur un coup de cœur. Cela fait maintenant 33 ans qu’elle bichonne les arpents du domaine Le Landeron, dans l’Entre-Deux-Lacs. Dans un de ces lieux magiques, où la terre, le soleil et l’eau se conjuguent pour aider l’homme – en l’occurrence une femme – à produire des vins dignes de Dionysos. Comme disait Galilée, qui avait bien compris que la Terre tourne, même si elle ne tourne pas toujours très rond : « Le vin, c’est la lumière du soleil captive dans l’eau. »

Texte : Fabien Dunand
Photos : Fabien Dunand sauf mentions contraires

Chantal Ritter Cochand est un poisson. Elle est née le 6 mars 1962. D’où le nom du chasselas « cuvée 1962 », qu’elle produit aujourd’hui, et dont le millésime 2013 a été primé au guide Robert Parker 2015, avec 84 points (voir en encadré les autres distinctions obtenues par la maison). Mais c’est un poisson du lac de Neuchâtel, où elle a passé son enfance et son adolescence. Son père était chef conducteur au Transports neuchâtelois ; sa mère secrétaire et comptable. Avec un frère dans la banque et une sœur infirmière, on voit bien que la vigne n’était pas une voie toute tracée pour Chantal. Mais les gênes empruntent parfois des chemins de traverse.

Chantal Ritter Cochand, une référence vinicole dans sa région.

UN VRAI CHOIX DE VIE

À vrai dire, Chantal ne se rappelle pas du moment où elle a goûté du vin pour la première fois. « Dans la famille, on goûtait le vin parce qu’on nous le faisait goûter, mais cela ne m’a pas marqué. » Ce n’est que bien plus tard que lui est venue l’idée de se consacrer à la vigne et au vin. Comme un coup de foudre.

Chantal a toujours aimé la nature. À 21 ans, elle est partie avec Yves garder des génisses pendant cinq mois du côté de Château-d’Œx. C’est là, dans ce bonheur partagé d’une vie au grand air, que l’idée de renouer avec les racines ancestrales leur est venue.

La maison que Chantal et Yves animent aujourd’hui, au centre du Landeron, est celle des grands-parents maternels de Chantal, qui étaient vignerons et maraîchers. Quand le couple est allé trouver la grand-maman pour lui parler de ses projets, elle ne s’y attendait pas. Yves, bien que petit-fils de vigneron, est dessinateur-géomètre. Et Chantal a fait une maturité commerciale. La grand-maman s’est en outre étonné qu’ils veuillent s’engager dans un labeur qu’elle jugeait difficile, elle qui n’avait guère connu que le travail de la vigne sans machines.

La décision était pourtant bien prise. Chantal a fait une année de pratique avant d’aller à Changins où elle a obtenu le diplôme de viticulture-œnologie. Et en 1987, le couple s’est mis au travail au Landeron. À cette date, il n’y avait plus que 5000 m² de vignes. Il a fallu refonder le domaine qui est passé progressivement à plus de 5 hectares avant que Chantal et Yves décident en 2019 de réduire la voilure pour « travailler plus gentiment ». Enfin, c’est façon de parler.

Le domaine produit huit types de vins.

UN LIEU PRIVILÉGIÉ

À l’exception d’un petit parchet familial sur la commune de Cortaillod, les vignes du domaine « Le Landeron » (aujourd’hui environ 3 hectares) se situent dans l’Entre-Deux-Lacs. Sur les pentes douces du Jura, elles bénéficient d’un sol argilo-calcaire et d’un microclimat favorable, entre des précipitations mesurées et une bonne exposition au soleil, du matin au soir. Dans la douceur de cette cuvette, la vigne a une semaine d’avance par rapport au reste de la région. Et la richesse des sols en sels minéraux donne aux vins un caractère marqué.

Avec environ 50 % de pinot, 30 % de chasselas et 20 % de spécialités, le domaine produit huit types de vin. Du pinot noir bien sûr, le vin rouge traditionnel du canton de Neuchâtel. Mais cultivé ici à petits rendements, il donne des vins riches en fruits et en tanins. Et du chasselas sous trois formes différentes : le chasselas classique, le non-filtré, mis en bouteille en janvier déjà, et la « cuvée 62 », vinifiée avec des levures issues d’un Rauschling du bord du lac de Zurich.

Avec le pinot noir, Chantal fait aussi de la Perdrix blanche, issue de la vinification sans macération des raisins, et de l’Œil-de-Perdrix, autre vin phare du canton de Neuchâtel, obtenue après macération de 24 à 28 heures.

Trois spécialités complètent cette riche palette. Un Sauvignon blanc subtil, aux arômes de groseilles blanches, un Pinot gris, de couleur très ambrée, et un Doral, cépage issu d’un croisement entre chasselas et chardonnay conçu à Changins, en 1965. Ce Doral, qui penche quand même un peu plus du côté du chardonnay que du chasselas, ne se déguste pas, il se savoure. De préférence, quand c’est la saison, avec des asperges.

Comme le domaine a de quoi accompagner de nombreux plaisirs de la table, et même tout un menu, nous avons demandé à Chantal de nous concocter un accord mets-vins selon ses goûts et les caractéristiques de ses vins (voir encadré).

Le domaine produisait encore un Délires d’automne, avec des raisins passerillés de pinot gris, de doral et de pinot noir. Il avait été mis au point pour répondre à la forte demande de vins doux de la part des clients. Mais cette demande s’est aujourd’hui volatilisée au profit de celle des vins mousseux, style « champagne local », aujourd’hui très en vogue dans la foulée du succès du Prosecco.

Chantal et Yves, un couple qui rayonne.

UNE FEMME LUMINEUSE

Ici le vin est le fruit de la terre et du travail d’une femme. Mais elle n’est pas seule à gérer le domaine. Yves, son mari, est à ses côtés. Elle ne pourrait pas assumer l’entier de la tâche. C’est d’ailleurs cette réalité qui a conduit l’Association des artisanes du vin à modifier ses statuts. Au départ, il fallait être seule à la tête de l’entreprise pour pouvoir en devenir membre. Les fondatrices ont bien dû se rendre à l’évidence : ou bien l’association s’ouvrait aux autres vigneronnes, ou bien elle disparaissait, faute de combattantes. Aujourd’hui, l’association compte ainsi 22 artisanes du vin, la plupart en Suisse romande, dont trois dans la région des Trois Lacs. Elles sont encore une poignée dans un monde d’hommes, mais le mouvement est en route.

Chantal est une femme volontaire, au visage lumineux. Elle aime la vie et ça se voit. Elle ne s’est jamais mis d’interdit. Adolescente, elle faisait du sport à haute dose, de l’athlétisme : saut en hauteur, saut en longueur. La montagne la comble de joie. Les 4000 ne lui font pas peur. Pour ses 40 ans, elle s’en est offert un, au-dessus de Zinal. En 2010, elle a gravi les pentes du Kilimandjaro, qui culmine à 5891 m. « J’ai ressenti une formidable émotion en arrivant là-haut, dit-elle. J’ai pleuré de bonheur. J’avais l’impression d’être arrivée sur la Lune. » Et malgré un grave accident de ski, en 2012, Chantal est montée avec ses deux filles en 2016, à l’Allalin, au-dessus de Saas-Fee.

Certaines étiquettes – graphisme familial – reprennent le premier « logo » du domaine du temps des grands-parents maternels de Chantal.

BIENTÔT TOUT EN BIO

Depuis 1993, Chantal et Yves travaillent en production intégrée dans tous les domaines : viticulture, cave et gestion de l’entreprise, en assurant biodiversité et développement durable. Mais le véritable défi aujourd’hui est de mettre tout en œuvre pour passer au bio intégral. L’objectif est déjà atteint à 80 %. Tous les herbicides sont supprimés depuis deux ans.

Sur le plan commercial, le marché est de plus en plus compliqué avec la surcharge de la production mondiale. Et la crise du coronavirus n’a rien arrangé. D’un jour à l’autre, comme bien d’autres, le domaine n’a plus vendu une seule bouteille. Heureusement, avec le déconfinement, les affaires ont progressivement repris, y compris avec des touristes de passage – vacances en Suisse obligent – et certains resteront clients. En dehors des mesures d’aide fédérales, des initiatives locales ont également été lancées pour soutenir les restaurants et les petites entreprises. De toute façon, Chantal est philosophe. « Les années faciles, ça n’existe pas. Le découragement n’est pas une option. On peut avoir des coups de blues, comme après un gros coup de grêle. Mais la vie reprend toujours. Il faut rester confiant dans l’avenir, c’est essentiel pour continuer à faire ce métier. »

Ce n’est pas demain que l’amour de la vigne va la quitter. Il faut entendre Chantal parler de la Fête des vignerons 2019, qu’elle est allée voir trois fois, ou plutôt deux fois et demie. La première fois, lors du spectacle d’ouverture, pimenté par le cortège du couronnement des tâcherons-vignerons distingués par la Confrérie. Les vigneronnes y voyaient leur existence pour la première fois reconnue puisqu’une femme, Corinne Buttet, figurait cette année parmi les lauréats. Chantal est ensuite retournée sur la Place du marché de Vevey, en journée, avec ses filles et sa famille. Et une troisième fois, dont le plaisir fut malheureusement interrompu par les caprices de la météo.

Ce fut, à chaque fois, une joie renouvelée, comme de voir, à chaque printemps, ces petites pousses apparaître partout sur la vigne. Comme la magie de la vie.