Balade dans les vignobles japonais : la quête d’une harmonie

Après avoir senti les vibrations de la terre, entraperçu une forme d’équilibre gustatif à la première lampée, humé l’odeur de l’air succédant à la pluie, habitué l’oreille à ces sons d’un autre quotidien, le voyage vous poursuivra longtemps. Et si la tête oublie, c’est le corps qui lui rappellera les souvenirs.

Texte : MIREILLE JACCARD
Photos : MIREILLE JACCARD

La veille, transportée par la perspective d’une dizaine de jours de liberté imprévue, j’avais, l’air de rien, consulté les horaires d’une agence de voyage située à quelques pas de l’Opéra Garnier. Raison pour laquelle, je me trouvais à sa porte pile à neuf heures ce matin-là. Quelques instants plus tard, le prix du vol, la correspondance à Copenhague et l’heure d’arrivée à Tokyo Narita me furent annoncés.

Sans plus attendre, je tendis mon passeport couleur liede- vin à une femme installée de l’autre côté d’un imposant bureau afin qu’elle puisse procéder à ma réservation. Tout en le tenant fermement entre ses doigts boudinés, elle tenta une amorce de conversation : « Alors, on s’apprête à rentrer au pays ? » Perplexe quant à la formulation, j’éludais en lui posant à mon tour une question plus classique, à savoir si elle s’y était, à tout hasard, déjà rendue. « Oui, avec mon mari », m’affirma-t-elle avec aplomb. Ces deux informations ne manquèrent pas de me surprendre.

Le plaisir d’entendre le chef de gare annoncer au micro le nom d’un village dont les consonances nous parviennent pour la première fois.

« Je connais bien l’Asie, poursuivit-elle sans que je ne l’encourage à le faire. Et pour tout vous dire, j’ai trouvé qu’au Japon les gens étaient beaucoup trop obséquieux, trop attentifs, trop obéissants. En tant que bonne Française, j’avais envie de leur dire de se lâcher. Vous voyez ? » Non, pas vraiment mais je l’ai laissée continuer à me débiter d’autres anecdotes du même acabit avec ce plaisir tangible de ceux habitués à être écoutés. Je me souviens m’être interrogée sur les bases du savoir-vivre en société, les limites du racisme ordinaire passif et la fierté de partager sa méconnaissance du monde.

Mais tout cela n’avait que peu d’importance. Mon billet en poche, il me tardait d’être au départ prévu moins de 48 heures plus tard.

 

 

S’émouvoir de la déclinaison des verts et des rouges des feuillages.

REPRENDRE SON SOUFFLE

Les moments de bonheur sur l’archipel, ce sont aussi les voyages au coeur du voyage, les explorations terrestres, les expéditions en province. C’est également le plaisir d’entendre le chef de gare annoncer au micro le nom d’un village dont les consonances nous parviennent pour la première fois, d’apercevoir le long de la route les rizières fraîchement fauchées, de s’émouvoir de la déclinaison des verts et des rouges des feuillages, de ressentir la sérénité d’un temple devant lequel on s’incline imperceptiblement au détour d’un chemin après une longue marche. Sans oublier les notes herbacées d’un thé brûlant, l’odeur délicate du tatami sur lequel a été étendu le futon pour la nuit, l’immersion jusqu’au cou dans une source thermale d’une texture laiteuse à la température parfaite où le corps s’étire et l’âme s’apaise.

Ressentir la sérénité d’un temple.

C’est pour avoir la chance de vivre tout cela que j’ai quitté momentanément la quiétude de Tokyo, ses immenses carrefours aux traversées disciplinées et son air doux pour me laisser porter d’abord en direction du sud de l’île de Honshu avant de revenir vers son centre. La démarche m’a ainsi conduite vers d’insoupçonnables découvertes viticoles et humaines.

… et ses petits bars.
Tokyo : ses petites boutiques…

 

LA VITICULTURE AU JAPON

Bien que la culture de la vigne remonte au VIIIe siècle et s’étende de l’île de Kyushu jusqu’à l’île de Hokkaido, l’histoire du vin, quant à elle, ne débute qu’à l’arrivée des Jésuites au XVIIe siècle. Mais c’est véritablement à l’ère Meiji (1868-1912), époque marquante lors de laquelle le Japon met un terme à sa politique d’isolationnisme en ouvrant ses frontières aux influences étrangères, qu’elle prend davantage d’ampleur.

Au coeur des vignes.

 

DOMAINE TETTA : PRÉFECTURE D’OKAYAMA

Il est vrai que la région d’Okayama est largement reconnue pour la production de raisin de table et moins pour la fabrication de vin. Mais aux yeux de Ryuta Takahashi, propriétaire du domaine Tetta, c’est spécifiquement un sol très calcaire situé à 400 mètres d’altitude, le climat à l’ensoleillement généreux, la beauté des lieux et la volonté de revitaliser la communauté locale qui l’ont décidé à débuter l’aventure à partir de 2009.

Domaine Tetta.

 

Il fait alors appel au célèbre bureau de design Wonderwall pour construire la structure principale dans un style ultra contemporain et épuré. C’est donc Masamichi Katayama, star du design et lui-même originaire d’Okayama, qui s’occupe des plans. Pour rendre les lieux encore plus originaux, il présente Ryuta Takahashi à l’homme d’affaires et collectionneur d’art Yasuharu Ishikawa, ce qui explique la présence d’une oeuvre, The No,  de l’artiste suisse Ugo Rondinone ainsi que d’une série d’enseignes au néon  de Douglas Gordon et Jonathan Monk dans cet espace.

Le domaine de 10 hectares ne reste accessible qu’en voiture.

Si le domaine de 10 hectares ne reste accessible qu’en voiture et appartient encore à ces terres préservées aux contours délicatement dessinés, le souhait le plus cher de Takahashi est de pouvoir y réunir du monde. « C’est à mon sens, une façon intéressante d’être en osmose avec l’environnement que de déguster une bouteille sur la terrasse qui surplombe les vignes après avoir traversé la forêt et les petits villages aux maisons de bois sombre. Voilà pourquoi, il me semblait important que l’architecture du lieu puisse procurer de belles sensations », explique-t-il.

Le travail d’un vigneron est comparable à celui d’un parent élevant sa progéniture, selon Takahashi.

La capacité du Domaine Tetta est d’environ 50 000 bouteilles par an, mais la production en représente actuellement environ le tiers. « Notre production a débuté en 2016. Par conséquent, il m’est difficile de présager l’avenir tant je suis dans l’inconnu total. Néanmoins je serai heureux si à travers le vin produit ici, ceux qui le goûtent peuvent s’imprégner des bienfaits naturels qui entourent le domaine et soient en mesure de ressentir les saveurs provenant de cette terre si particulière. »

La mise en bouteille.

Pour Takahashi, le travail d’un vigneron est comparable à celui dont fait preuve un parent pour élever sa progéniture. « Il faut savoir déceler ce qui convient le mieux avec l’objectif de son optimale évolution. Il s’agit d’un labeur minutieux, exigeant et en changement constant. Par exemple, avec la variété de raisins majoritairement d’origine  française (Merlot, Chardonnay et Sauvignon), nous apportons des soins spécifiques compte tenu des contraintes saisonnières du pays, notamment lors de la mousson et des fortes chaleurs estivales typiques du climat japonais », précise-t-il. La nouveauté des lieux permet à Takahashi d’expérimenter de nouvelles méthodes de production et de vieillissement pour déterminer ce qui fonctionne le mieux.

Somme toute, le domaine Tetta, c’est un fabuleux dialogue entre des cépages français issus d’une terre japonaise, un grand écart et des pas chassés rythmés pour créer le meilleur tout en restant fidèle aux caractéristiques locales.

Les maisonnettes en bois sombre.

DOMAINE KANEI : PRÉFECTURE DE YAMANASHI

Le couple Kanei reprend le domaine familial en 1998 avec une approche globale du vivant avec comme premier objectif celui de ne pas dénaturer les saveurs propres du terroir de Yamanashi tout en protégeant cet environnement unique.

Outre le cépage indigène, le « koshu », un raisin fruité à la chair blanche et à la peau épaisse qui convient au climat japonais, le couple Kanei cultive également une autre vigne autochtone, le Muscat Bailey A, à partir duquel du vin rouge est produit. Des cépages d’origine française sont aussi employés, comme le Chardonnay, le Merlot et le Cabernet Sauvignon.

Le vin japonais s’associe bien aux plats japonais, comme le poisson cru ou grillé, ainsi qu’aux sauces comme celle de soja ou au miso.

Dans un souci de franche détermination, pas question ici d’un quelconque traitement chimique. L’emploi d’une levure naturelle apparait alors comme la solution la plus convenable, en raccord avec leur vision du vin. « J’observe l’évolution de mon raisin dans son ensemble naturel et j’apprends à m’y adapter »,  explique philosophiquement Ichiro Kanei. À la question de savoir s’il ne souhaite pas augmenter sa production, il balaie l’idée en secouant sa tête souriante. Optimiser la surface de son sol est une notion qui n’a pas sa place dans la conception de sa fonction. Pour lui, chaque raisin est une pièce unique issue d’une production restreinte. Il y pense nuit et jour, réfléchit et s’investit corps et âme.

La récolte.

En introspection constante, Kanei a les yeux qui brillent lorsqu’il s’agit de parler de la passion qu’il porte à son vignoble : « Brusquer une plante, lui imposer un quelconque stress n’est jamais une bonne idée. Pour éviter qu’elle ne tombe malade, il est primordial de lui laisser le temps de s’épanouir. C’est ce qui permet de ne pas employer de pesticides. Chaque pied de vigne apprend à se protéger lui-même mais ça demande de la patience.

Brusquer une plante n’est jamais une bonne idée, selon Kanei.

Son savoir-faire non interventionniste met en lumière l’étendue et la finesse de sa compréhension de sa vigne. Pour lui, le respect de la terre est primordial. Raison pour laquelle, il laisse par exemple certaines herbes pousser autour de ses vignes. « Ces herbes permettent d’éloigner certains insectes », précise-t-il dans la continuité de son discours et soudain il affirme très sérieusement : « Mais je ne connais pas encore grand chose des plantes. » L’humilité brute ponctuée par une implication passionnée et totale à la terre, c’est la recette magique du couple Kanei, celle qui se ressent sur l’ensemble du domaine.

(…)

Là où l’âme se repose.

Les jours de rédaction qui suivirent le retour furent remplis d’un champ lexical végétal, le quotidien prit les traits d’une bulle déconnectée du reste du monde, le rythme des nuits ne tarda pas à être bousculé et les réveils furent teintés par les premières lueurs du jour. Une véritable évasion immobile parfaitement dans l’air du temps, j’ai aimé ces moments.