Un bon siècle avant l'invention de la photographie, la première représentation connue du champagne est un tableau que l'on peut voir au Château de Chantilly, près de Paris : Le déjeuner d'huîtres. Le tableau a été peint par Jean-François de Troy, en 1735, sur commande du roi Louis XV, tout juste âgé de 25 ans, pour décorer la salle à manger des petits appartements du Château de Versailles.
Le vin de champagne, qui n'était pas encore pétillant, était dé-jà apprécié sous le règne de Louis XIV. Surtout connu pour sa chronique érotique de L'Histoire amoureuse des Gaules, Bussy-Rabutin en fait dès cette épo-que l'éloge flatteur : « N'épargnez aucune dépense, écrivait-il, pour avoir les vins de champagne, fussiez-vous à deux cents lieues de Paris ». L.S.R., l'auteur inconnu de L'Art de bien traiter surenchérit à l'excès : « Si la Champagne réussit, c'est là que les fins et les friands courent avec empressement, il n'est point au monde une boisson, et plus noble, et plus délicieuse, et c'est maintenant le vin si fort à la mode qu'à l'exception de ceux que l'on tire de cette fertile et agréable contrée (…) tous les autres ne passent presque chez les curieux que pour des vinasses, et des rebuts dont on ne veut pas même entendre parler »1.
Après que Dom Pérignon ait développé la méthode pour le faire mousser, le champagne conquiert définitivement la cour. Le déjeuner d'huîtres montre un groupe d'une douzaine de jeunes seigneurs en- train de déguster ostréidés et petites bulles dans une ambiance festive. Mais le champagne surprend encore. On distingue fort bien, dans un coin du tableau, un bouchon sauter sous le regard étonné des serviteurs et même de l'un des seigneurs attablés.Cette huile sur toile de belle dimension – 1 mètre 80 sur 1 mètre 26 – est un précieux document sur la manière de déguster le champagne à ses débuts dans le grand monde. La bouteille a la forme classique de la bouteille dite d'Angleterre, comme on l'appelait alors : elle est ronde avec une large base.
Le nectar ne se boit pas encore dans des coupes ou dans des flûtes, mais dans des verres coniques que l'on tient délicatement par le pied, comme il se doit. Mais il se boit déjà bien frais. Les bouteilles en attente sont déposées dans un rafraîchissoir, dont la partie supérieure est remplie de glaçons. La partie inférieure de ce meuble visible au premier plan du tableau accueillait les verres et les assiettes.
Chose étonnante dans cette cour si sensible aux convenances, on pouvait être comte ou marquis et servir le champagne sans déroger. Ce n'était pas une tâche confiée aux domestiques comme pour les autres vins, ce qui souligne la noblesse du breuvage². La preuve : l'un des seigneurs assis, sur la droite du tableau, se sert lui-même en tenant la bouteille très haut au-dessus du verre pour favoriser la mousse.
L’histoire du tableau
Le déjeuner d'huîtres a été commandé à Jean-François de Troy, pour la salle à manger d'hiver, Le déjeuner de jambon, lui aussi abondamment accompagné de vin mousseux, l'a été à Nicolas Lancret pour la salle à manger d'été.
Louis XV invitait généralement dans ses appartements deux fois par semaine certains de ses compagnons de chasse de la journée ainsi que quelques dames : aucune femme n'est cependant présente au déjeuner d'huîtres, une seule, qui joue les enjôleuses auprès de l'un des convives, est associée au déjeuner de jambon.
On ignore le sort de ces tableaux quand la salle d'hiver fut déplacée dès 1738 et la salle d'été supprimée en 1745. On sait seulement que Louis XVI, qui ne batifolait pas, fit remiser les deux tableaux dans les magasins de la surintendance des bâtiments de Versailles en 1784. Ils y restèrent jusque dans les années 1830. En 1836, le roi Louis-Philippe les transféra dans son Château d'Eu. Selon le monarque, chacun des convives était identifiable. Son fils, le duc d'Aumale regrettait d'avoir oublié leurs noms.
Avec l'entrée de ces deux tableaux au Château de Versailles, en pleine période des Lumières, le champagne acquiert définitivement ses lettres de noblesse. Il va se répandre dans toutes les cours d'Europe avant de conquérir progressivement, en restant un symbole de luxe et de liesse, les salons bourgeois, les cabarets et la table de Madame et Monsieur tout le monde.
Voir le tableau
Si vous voulez voir Le déjeuner d'huîtres en grandeur nature, rendez-vous au Musée Condé du Château de Chantilly, à une cinquantaine de km au nord de Paris. Vous pourrez aussi y admirer des chefs-d'œuvre de Filippino Lippi, Fra Angelico, Raphaël, Watteau, Corot, Delacroix, Ingres, etc. Tous ces tableaux, où défile l'histoire à travers l'histoire de l'art, ont été réunis dans cet écrin par le duc d'Aumale. Vous pourrez aussi admirer de magnifiques enluminures, dont celles des Très riches heures du duc de Berry.
Les appartements eux-mêmes valent le détour, en particulier la bibliothèque, quelques meubles magnifiques ayant appartenu à Louis XVI et à Marie-Antoinette, et deux pièces curieuses, la Grande et la Petite Singerie, dont les boiseries sont décorées dans le style maniéré de la Régence et qui doivent leur nom aux singes qui y sont représen-tés dans les activités les plus absorbantes, comme jouer aux cartes, aller à la chasse ou se faire coiffer…
La visite du Château, dont l'élégante silhouette se reflète dans l'eau des douves qui l'entoure, vous ramènera à la naissance de la cuisine moderne. Car c'est aussi à Chantilly que le célèbre Vatel a fini de s'illustrer. Cuisinier pour les uns, maître d'hôtel pour les autres, mais catégorie hors pair, ce sorcier que l'on dit d'origine suisse ou flamande s'est donné la mort, le soir du 24 avril 1671, parce que « la marée » n'était pas arrivée pour le dîner du roi Louis XIV… On ne badinait pas avec la table.
L'histoire nous est contée par une lettre envoyée le jour même par la marquise de Sévigné à sa fille :
« J'avais dessein de vous conter que le Roi arriva hier soir, à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune; les lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre (…) c'est qu'enfin Vatel, le grand Vatel, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, cet homme donc que je connaissais, voyant à huit heures, ce matin, que la marée n'était point arrivée, n'en put souffrir l'affront qu'il a vu qui allait l'accabler, et en un mot, il s'est poignardé (…) Vous pouvez penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête (…) à 50'000 écus ».
Mais qu'on se rassure, le désordre ne dura pas longtemps. Le soir-même, le Roi et la Cour ont très bien dîné, de l'aveu même de la marquise, qui ajoute : « On fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut en chasse. Tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté ». Comme tout le sera pour vous dans ce cadre enchanteur.








