Il peint. Il ne voit plus très bien, mais il peint. Et c’est beau, c’est lumineux, c’est fulgurant, c’est profond. C’est Mafli.
Le regard plus proche de la matière, l’œil plus proche de la toile, la main ferme qui s’empare des couleurs : le peintre de Corsy, dans les hauts de Lutry, a beau avoir nonante-cinq ans, il peint comme à trente, comme à soixante, comme toujours. Ce jour-là, après avoir discuté longuement dans sa véranda, nous sommes montés par sous le toit, dans son atelier.

Le bonheur du steak
Derrière les couleurs, derrière les lumières que proposent les tableaux de l’homme à la voix chaude, à la voix d’acteur de cinéma, il y a toute une sensibilité travaillée par la vie, éraflée, griffée, mais survivante : « Chez moi il n’y a pas de milieu, je suis ou tout malheureux ou heureux comme personne. On ne peut pas être artiste sans avoir de profondes émotions. L’émotion on l’a à la naissance, la sensibilité avec, ça nous est donné ; je suis un homme, je pense pouvoir le dire à 95 ans, qui a mis de l’ordre dans sa tête, un peu plus sage, plus philosophe. J’adore la vie, je pense être drôle, j’aime l’humour noir ; je suis un rigolo et un sentimental, j’ai tous les défauts et toutes les qualités, je suis un homme normal ! Mais un homme heureux, je suis debout, je me lève le matin avec plein d’envies dans la tête, à l’intérieur de moi tout reste éveillé ; d’autres n’ont plus de responsabilités et de problèmes, moi me faire un steak pour le soir c’est déjà du bonheur. Je ne sais pas cuisiner mais j’apprends ! Je mets des restes avec des restes, je suis curieux de voir ce que ça donne, je me réjouis du résultat. J’aime tout, il n’y a rien que je n’aime pas ». Il faut dire que le petit Mafli, le Mafli des années d’enfance, s’est fait le palais à l’orphelinat. On apprend semble-t-il à tout y aimer et… à bien y détester : « Après l’orphelinat, je ne pouvais plus avaler les carottes cuites, mon dégoût a duré des années, mais maintenant, bien faites, c’est bon. On y mangeait aussi les baies de sureau cuites sans sucre, les vingt-cinq gamins que nous étions finissaient tous par vomir, mais on nous en resservait. Après, j’ai été gâté car j’ai connu de grands cuisiniers, ce sont des artistes, des créateurs, ils mijotent avec professionnalisme et amour ».
Deux documentaires ont été consacrés à Walter Mafli ces dernières années.
L’un réalisé par Frédéric Gonzeth, l’autre par Jean-Charles Pellaud et Philippe Dubath.
Tous deux sont disponibles auprès de la fondation
« Les enfants de Mafli »
P/A Maître Christian Favre
18, Rue des Cèdres • 1950 Sion
Découvrez la suite de cet article dans notre magazine 294 - Mars-Avril 2010





